Sauvage, Roger Jendly? Un précédent portrait décrivait le comédien réticent à toutes confidences biographiques. Pourtant, ce soir-là, dans un restaurant genevois, une raclette, deux tours d'horloge et six décis de blanc ne lui suffiront pas à dérouler le fil crépitant de sa vie. Est-ce L'Avare qu'il vient d'interpréter à guichets fermés au Théâtre du Grütli, avant Mézières fin mai, qui incite cet amoureux de Molière à se raconter, prenant ainsi le contre-pied de ce fabuleux grincheux à la sclérose pathétique? Ou alors la mort récente de Benno Besson, metteur en scène adulé par plusieurs générations et dont Roger Jendly était l'un des fidèles compagnons? Peu importe. Le fait est que ce natif de Fribourg, formé à Paris, puis au Théâtre Populaire Romand de La Chaux-de-Fonds, parle avec fougue et feu de ce jeu qui le nourrit quotidiennement.

Cent cinquante. C'est, grosso modo, le nombre de personnages que Roger Jendly a interprétés. Sur une scène de théâtre, en Suisse et en France, sous les directions, notamment, de Benno Besson, Jérôme Savary, Jacques Lassalle ou Luc Bondy. Et au cinéma ou à la télévision, devant les caméras de, au choix, Georges Lautner, Claude Zidi, Alain Tanner ou, récemment, Michel Piccoli. Autant dire une tribu tous genres confondus qui déclenche chez le comédien le même réflexe de curiosité. «A chaque nouveau rôle, je potasse autour du film ou de la pièce. Comme j'adore chiner, je découvre des documents inédits, véritables mines d'informations. Sur Molière, par exemple, j'ai trouvé un vieux bouquin qui décrit comment ce génie de l'écriture dirigeait ses comédiens.» De L'Avare, dont il tient le rôle-titre sous la direction de Gisèle Sallin dans une production du Théâtre des Osses, le Fribourgeois en mouvement dit encore que «c'est un texte malheureusement emblématique du rapport des Suisses à l'argent». Et de se remémorer une scène déchirante, car «le plaisir n'attend pas», où les parents d'un ami se refusaient même un café pour mieux économiser. Cette «angoisse sécuritaire», Roger Jendly la retrouve aujourd'hui à Fribourg où la bourgeoisie vient de renoncer à une aide de 6 millions de francs pour la construction de la nouvelle salle de spectacle (LT du 05.04.06). Là, l'acteur ne digresse plus, il enrage. «Je trouve indécent qu'une ville qui a une université et des musées renommés n'ait pas, en ses murs, une salle de spectacle digne de ce nom. Je compte sur mes concitoyens pour plébisciter sa construction, lors de la votation du 21 mai». Le message a-t-il passé?

Mieux, espérons, que celui, émis au milieu des années 80, qui a vu le comédien se fâcher contre son pays. «De 1972 à 1985, j'ai décliné toutes les propositions venant de France pour défendre la création suisse. Avec un immense plaisir, puisque j'ai travaillé avec André Steiger et rencontré Benno Besson pour un Hamlet qui a marqué ma vie. Mais quand, en 1986, j'ai créé avec Jean Charles, Les méfaits du théâtre qui dénonçait la frilosité de la politique culturelle locale et que les directeurs de salle ont rejeté ce spectacle, j'ai été dégoûté.» Résultat, Jendly quitte le territoire helvétique et il faudra toute la persuasion de René Gonzalez, directeur du Théâtre de Vidy, pour le ramener au pays. C'était en 1992. Titre de la pièce? Le Banc de touche. Visez l'ironie...

Mais Roger Jendly est tout sauf un artiste aigri. Il a, au contraire, un immense appétit et cette espèce de jubilation qui, en scène, rendrait presque sympathique son Harpagon. «Jouer doit rester un jeu. Même dans une partition tragique, il faut garder cette légèreté. C'est pour cette raison que je m'entendais si bien avec Benno Besson. Sur le plateau, on cherchait, cherchait sans cesse, avec, toujours, un sens du concret et de la remise en question. Pour L'Ecole des maris, de Molière, on avait imaginé un Sganarelle mielleux et fourbe. A la veille de la première, Besson a réalisé que ce personnage devait être entier et colérique. J'ai changé en 24 heures et cette volte-face, qui m'a foutu les jetons, reste l'un des grands moments de ma carrière.»

Une carrière que Roger Jendly conçoit en terme de qualité plutôt que de notoriété. «Je touche du bois, mais pour l'instant, j'ai toujours pu choisir de travailler avec des créateurs passionnés, des esprits en liberté.» Et la mise en scène ou l'enseignement, le comédien se sent-il titillé par ces domaines? «Depuis peu, je commence à y songer. Côté mise en scène, j'ai un faible pour Gert Hofmann, un auteur allemand qui a écrit un magnifique texte sur Robert Walser. Et, concernant l'enseignement, j'opterai pour des stages ponctuels parce que je redoute la contrainte de la régularité.» Si le comédien pense aujourd'hui «transmission», c'est parce qu'il regrette que le Benno Besson des derniers spectacles ait refusé d'être filmé lors des répétitions. «Tout acteur - en formation ou non - qui voyait bosser Besson avait aussitôt une idée exigeante et réjouissante du métier.» Exactement l'idée qu'en donne aujourd'hui Roger Jendly. L'Avare, Genève, Théâtre du Grütli; je 13 (Complet); Théâtre du Jorat, Mézières, du 31 mai au 4 juin (Loc. 021/903 07 55).