Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

Episodes précédents:

A quoi ça sert de crier contre un marteau? A priori, à rien. N’empêche: quand, alors que vous en êtes au dernier stade du montage de cette fichue étagère Tallülar, ledit marteau s’écrase sur votre index, pousser un bon vieux «Bordel de merde!» est aussi naturel que de détruire après coup ce meuble qui de toute manière était moche.

On le sait: jurer, ça fait du bien. Ça purge les émotions, ça fait baisser les tensions, voire ça évite d’en venir aux mains. Ce que l’on sait moins, c’est que le juron semble avoir un réel effet antalgique.

Pendant longtemps, on a cru le contraire: la psychologie, s’appuyant sur l’idée de «catastrophisation», expliquait que jurer avait pour effet de focaliser l’attention sur la douleur, et donc de l’augmenter. Mais alors pourquoi ne peut-on s’empêcher de le faire?

L'animal en soi

En 2009, une équipe de chercheurs anglais emmenée par le psychologue Richard Stephens a repris le dossier, en imaginant une délicieuse expérience consistant à demander à une septantaine d’étudiants de plonger la main dans un bac d’eau glacée. Face au stimulus, on demandait aux sujets de prononcer soit un mot neutre («embrayage» – pourquoi pas?), soit un juron (entrez ici le terme de votre choix). Il s’est avéré que les étudiants qui juraient disaient avoir moins mal, et pouvaient laisser leur main dans l’eau en moyenne 40 secondes de plus que les autres.

Comment ça marche? Richard Stephens posait l’hypothèse que le câblage cérébral lié aux émotions était impliqué dans cette affaire. Si les mécanismes permettant le langage «normal» mettent en branle des portions de la couche extérieure de l’hémisphère gauche du cerveau, les jurons dépendent de structures plus primitives, enfouies dans la moitié droite – en particulier l’amygdale, dont la fonction est de décoder les stimuli menaçants pour l’organisme. Si l’on traduit un peu abruptement, jurer serait donc laisser s’exprimer l’animal qui est en soi, qu’il soit tigre du Bengale ou manchot du Cap. Bref, comme l’aurait dit Pascal, un autre grand bricoleur: qui veut faire langue fait la bête.