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Les quatre musiciens du Roi Angus, la vingtaine à peine célébrée, ont décidé d’honorer l’histoire et les seventies avec un second album exceptionnel, «Est-ce que tu vois le Tigre?».
© Francesca Palazzi

Musique

Le Roi Angus, souverain pop

Poésie ambiguë, guitares langoureuses et cheveux longs: le groupe genevois confirme tous les espoirs avec un brillant deuxième album. A découvrir la semaine prochaine à Festi’Neuch et cet été à Fribourg

Le Silencio, club privé du IIe arrondissement, un soir de glace au cœur de l’hiver parisien. Un lieu envoûtant, avec son dédale de pièces alambiquées et ses lumières ocre merveilleusement travaillées pour alterner espaces de pleine vision et d’autres en quasi-pénombre. Et avec un sens certain de la programmation, aussi. Ils ont accueilli, il y a peu, Stephen Steinbrink, le si délicat troubadour de l’Arizona, et les Genevois du Roi Angus fin février. Ce genre de concerts est un piège: les membres du club viennent là pour se retrouver, se raconter, et le groupe convié peut vite devenir une simple bande-son d’arrière-plan. Sauf qu’on parle ici d’un quintette d’exception. Ce soir-là, le Roi et ses sujets parviennent à pétrifier la salle. Plongée dans le silence et l’observation, elle voit quatre gamins en maîtrise totale de leurs instruments, et un chanteur de deux fois leur âge la captiver par sa voix claire et son jeu de scène très sobre. Le test est plus que réussi: on dirait bien que la francophonie s’est trouvé de nouveaux ambassadeurs.

Selon certains déclinologues, la jeunesse du troisième millénaire ne serait que rap, autotune, logiciels et synthétiseurs… Allons donc. Les groupes à guitares et à cheveux sont immortels, en Australie (Tame Impala), en Angleterre (Temples) ou même en Suisse. Les quatre musiciens du Roi Angus, la vingtaine à peine célébrée, ont décidé d’honorer l’histoire et les seventies avec un second album exceptionnel, Est-ce que tu vois le Tigre? Avec des coupes d’époque, aussi, mais on clôt là le sujet capillaire pour aller à leur rencontre. Ils parlent de la leur, justement. Martin, le chanteur, avait eu, voilà quelques années, l’excellente idée de transformer son appartement en salle de concert. Il a vu les jeunots débarquer un soir, pour un coup de foudre évident qui s’est renforcé au fil des répétitions: «Ils faisaient plaisir à voir, ça donnait envie de bosser avec eux. Je me souviens quand ils montaient l’escalier pour venir répéter: même de dos, je voyais déjà leurs sourires. J’ai eu envie d’absorber leur fraîcheur et leur énergie comme un buvard. J’ai revécu ma jeunesse, pour le meilleur et le pire», rigole-t-il.

Guitares, basse, batterie: la qualité des compositions transpire les années de répétition plutôt que l’improvisation en fond de garage démarrée à la post-adolescence. On écrit guitares au pluriel car ils sont deux à évoluer dans les mêmes terres, assez intelligents pour éviter les querelles d’ego et privilégier l’instinct et la complémentarité. «On n’aime pas jouer les trucs à la note près, on laisse un peu venir et on voit. C’est drôle, Leo est le genre de gars qui a envie de savoir ce qu’il fait mais qui ne le sait pas, alors que moi, je sais ce que je fais mais j’aurais plutôt envie de ne pas le savoir», se marre Raphaël.

Des mots qui glissent

Et le mariage pop et poésie évanescente, ça peut encore exister en 2018? Dans les années 1980, Les Inconnus ont peut-être massacré une génération d’apprentis poètes avec leur tube Vice et versa, un sketch télé hilarant où ils se moquaient des textes abscons («être ou ne pas être, telle est la question sinusoïdale de l’anachorète hypocondriaque», une strophe gravée dans la légende). Vrai que l’exercice est hyperdélicat et la caricature jamais loin dans ce domaine. Mais c’est là la grande singularité du groupe. Les textes alternent entre abstractions à sens multiples et haïkus à l’évidente simplicité. La voix chaude de Martin inspire confiance, hypnotise lentement et donne envie de le suivre partout. Conséquence étonnante: les mots peuvent glisser telle la pluie sur les plumes d’un canard, avant d’accrocher subitement et de donner envie de s’y perdre complètement.

Le Roi Angus est un monarque clivant, qui ne laisse pas de place à l’entre-deux: on aime fort ou on rejette. Ils explosent de rire à la mention, preuve qu’on n’est pas les premiers à leur suggérer. «Il y en a qui nous détestent, vraiment. Tiens, regarde ce message Facebook. Le gars s’est donné du mal, il a dû passer au moins un quart d’heure pour bien exprimer son dédain, sans une faute d’orthographe. A la limite, on préfère ça à un «ouais, c’est cool», la pire phrase du monde. On a évité l’effet bof.» Et il y a cet autre message, en revanche, où un jeune homme les remercie car il a pu partager une nuit d’amour avec sa belle tout en écoutant leur disque. Le Roi vient de naître? Vive le Roi!


Le Roi Angus, «Est-ce que tu vois le Tigre?» (Cheptel Records/Irascible). En concert le 16 juin à Neuchâtel, Festi’Neuch, et le 13 juillet à Fribourg, Les Georges.

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