Au lendemain d'un coup d'Etat, des soldats dépenaillés, dégoulinants de «jouets de mort», grenades et lance-roquettes, traînent leurs bottes devant la résidence du général Uzi pendant que Maariya, terrifiante Reine Ubu, houspille son gros feignant de Basha Bash pour qu'il se décide enfin à s'enrichir convenablement en prenant le pouvoir. Pour régler ses comptes avec la dictature de Sani Abacha, pendant laquelle il a été contraint à l'exil, Wole Soyinka a choisi la figure éternelle d'Ubu, qu'il a métissée avec celle de Macbeth.

King Baabu, dernière œuvre du Prix Nobel nigérian, a été créée au début du mois d'août à Lagos avant de venir à Zurich. Niggi Popp, l'enthousiaste directeur de Nawao Production, n'en est pas à son coup d'essai: on a pu voir à Genève une autre pièce de Soyinka, The Beatification of Area Boy, dont il a assuré la tournée en Europe. Mais cette fois, l'équipe est internationale. Dix des acteurs sont, selon le dramaturge, des «amateurs professionnels» du Nigeria, cinq autres sont des Anglais qui ont dû se faire l'oreille à l'anglais africain. L'équipe technique, tout comme la décoratrice, la costumière, l'accessoiriste et la photographe, est suisse. Les subventions ont été fournies par la Direction du développement et de la coopération (DDC) à Berne et par la fondation hollandaise Prinz Claus.

Il y a longtemps que Wole Soyinka se sert du théâtre comme arme politique et sociale. Sa troupe a joué sur les scènes de Lagos et d'Ibadan, mais aussi sur les places des villages et dans les rues des villes. Certaines pièces, comme Le Maléfice des jacinthes (plus tard adaptée à l'opéra et mise en scène par Bob Wilson), ont été écrites pour la radio, puissant moyen de diffusion pour un auteur en exil. C'est que la vie de l'écrivain et de ses compagnons s'est jouée entre l'agitation sur place et les années de lutte depuis l'Angleterre, l'Amérique ou les pays limitrophes.

Akinwande Oluwole Soyinka est né en 1934 en pays yoruba. Son père, un directeur d'école surnommé «Essay», lui a transmis le goût des livres. De sa mère, «chrétienne sauvage», il a reçu la forte personnalité et le goût de la résistance. Les années d'études de lettres et de pratique théâtrale ont forgé sa langue raffinée, à la fois poétique et triviale. Elle s'inscrit dans l'héritage d'Euripide et de Shakespeare mais aussi de la tradition yoruba, avec sa force vitale et la puissance de ses images et de ses rythmes.

L'anglais de ses pièces résonne de l'accent des rues de Lagos. Ce fils d'Ogun, dieu du fer et de la violence, se réfère, dans son discours de Stockholm, à Hegel, Nietzsche et Marx. Sa critique vise autant le regard des Occidentaux, qui idéalisent ou diabolisent l'Afrique, que la tradition patriarcale de la société yoruba et les perversions postcoloniales. Son humour féroce contraste avec le lyrisme quasi mystique qui jaillit dans ses poèmes, particulièrement dans le recueil consacré à Nelson Mandela, dédicataire également de l'allocution du Prix Nobel 1986, le premier décerné à un Noir et à un Africain. En 1998, à la mort de Sani Abacha, Soyinka est rentré d'exil.

L'écrivain a fait scandale quand il a répudié la «négritude» célébrée par Léopold S. Senghor. C'est pour lui un concept réducteur qui enferme les Africains dans le rôle de victimes. Le tigre revendique-t-il sa «tigritude»? Non, il n'a pas besoin de se définir, il agit, tout comme le créateur existe par son œuvre, indépendamment de la couleur ou de la «race». Par ses actions, aussi: Soyinka n'hésite pas à prendre d'assaut un studio de radio, les armes à la main, pour contester des élections truquées. Il le racontera dans Ibadan, les années pagaille (Actes sud, 1997), un «docu-roman», deuxième volet de son autobiographie, après Aké, les années d'enfance (Le Livre de poche, 1993), découverte du monde des ancêtres yorubas à travers les récits de son grand-père.

Un troisième ouvrage, Isara (Belfond, 1993), se présente comme un «voyage autour de mon père», un témoignage sur le Nigeria colonial à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur revendique le droit de bousculer la chronologie et l'exactitude des lieux et des événements au profit d'une vérité plus large. Ces «autofictions» sont imprégnées d'humour et de tendresse, en contraste avec la pugnacité des pièces de théâtre, leur caractère allégorique et leur rythme versifié.

Entre 1967 et 1969, le jeune militant passe vingt-deux mois en prison, une épreuve dont il a failli ne pas revenir et qu'il évoque dans un livre très réaliste, Cet Homme est mort (Belfond, 1986). A cet ensemble autobiographique et aux très nombreuses pièces de théâtre (dont beaucoup sont traduites en français), Soyinka a encore ajouté deux romans: Une Saison d'anomie (Le Livre de poche, 1993) et Les Interprètes (Présence africaine, 1996), qui montrent tous les deux, avec ironie et profondeur à la fois, les contradictions d'un pays qui accède à l'indépendance et doit concilier cultures antagonistes et ambitions fratricides.

King Baabu. Werft, Zurich, du 29 août au 2 septembre, me 20 h, je-sa 18 h 30, di 18 h. Loc.: tél. 01/221 22 83 et 216 30 30; www.theaterspektakel.ch. Débat «local-global» avec Wole Soyinka au Theater an der Sihl, dimanche 26 à 15 h 15. Lire aussi LT du 21 août, page 39.