Avec son «Roi Lear», Olivier Py divise Avignon

Scènes Excessif, épuisant, mais brillant, le spectacle d’ouverture désarçonne

Raté,ce Shakespeare? Pas du tout

Olivier Py a-t-il raté son Roi Lear ? Le directeur du Festival d’Avignon, qui retraduit pour l’occasion le texte, est-il passé à côté de la grandeur de Shakespeare, cet auteur qu’il vénère, de la fureur prophétique de la pièce, cette apocalypse qui emporte tout, un monarque, une noblesse, un système de pensée, l’espoir d’une rédemption? Il est une heure moins dix du matin, la scène vient d’avaler littéralement Lear, treize acteurs admirables de ressort, d’impatience raisonnée achèvent leur périple en enfer et les applaudissements montent, avec une circonspection de bénédictin, du Palais des Papes. Deux mille spectateurs crépitent, épuisés pour certains par le galop déclamatoire du spectacle, par cette façon aussi très Crazy Horse de déshabiller les protagonistes et de faire reluire les anatomies. Des «bouh» tombent du haut des gradins – Avignon a l’habitude de ces fureurs, ça nourrit son histoire.

De ces huées, Olivier Py n’a que faire. Au milieu de la troupe, il embrasse Philippe Girard, son acteur de toujours, son Lear, il déborde de reconnaissance, radieux en dandy de minuit. Alors, l’artiste a-t-il gâché sa matière? Le dire ainsi serait trop simple. Son Lear est de poil, de bête et de feu, il est sous-tendu par une lecture forte de l’œuvre, structuré par une vision personnelle et par la scénographie de Pierre-André Weitz – son compagnon de toujours, vingt-cinq ans de travail commun, orageux et inspirant. Sa faiblesse? Une tendance à l’emphase, très Py, une manière de gonfler les voiles quel que soit le vent, de précipiter le drame au risque d’écrêter la vague de l’émotion.

Mais de grandeur, ce Lear en a, à l’évidence. Le préambule est éblouissant. Sur la scène immense, un piano à queue et son pianiste attendent une divine apparition. Elle surgit à l’instant, en tutu blanc, c’est Coppélia qui s’invite chez Lear, c’est la ballerine et comédienne Laura Ruiz Tamayo qui joue Cordélia. Sur les pointes, elle fugue, un saut ici, une arabesque là. Mais déboule du fond de la scène une moto. Son conducteur est en cuir noir, il porte un casque à cornes; derrière lui, une fille en robe rose. C’est Edmond, le démoniaque bâtard, qui vient d’entrer en scène – joué par Nâzim Boudjenah. Une palissade de bois avance vers vous. A son sommet, un visage oblong coiffé d’une couronne: Philippe Girard, euphorique à ce moment-là. Au pied du mur, ses filles, Goneril (Amira Casar), Régane (Céline Chéenne) et Cordélia. Il veut se retirer, partager son royaume entre ses trois enfants. Dites-moi combien vous m’aimez, lance-t-il en substance. Elles s’exécutent, sauf Cordélia. Dans la version de Py, elle ne refuse pas seulement l’exercice. Elle épouse le silence. Et déclenche la fureur de Lear.

Car telle est la vision à l’œuvre. Le silence de Cordélia relève d’une impuissance ontologique. Les mots ne savent plus dire. Ils ne collent plus au monde. Cet écart est la maladie de l’humanité. Seul parle juste celui qui a fait du rébus son salut, de l’énigme sa béquille, celui qui déraisonne au nom de tous. C’est le fou, formidablement joué et chanté par Jean-Damien Barbin – qu’on a vu la saison passée en Harpagon sur les scènes romandes. Il fait corps avec Cordélia, jusqu’à répondre à sa place – un choix de mise en scène. Plus tard, il se glisse dans son tutu et escorte ainsi Lear. Ecoutez ses chansons, cochonnes et enfantines, ce n’est pas un antidote, mais un anxiolytique: elles dérident quand Lear défaille, à genoux, en camisole de force plus tard.

Le Roi Lear signe l’arrêt de mort de l’humanisme, dit Olivier Py (lire SCdu 04.07.2015). Une éclipse peut-être fatale du sens. Dans sa mise en scène, cela se traduit ainsi. Livré à la lande, trahi par ses filles, le lion châtré voit la scène de son théâtre se dérober. Le plancher est démembré: à sa place, une terre brune, hostile. C’est les pieds dans cet humus que Philippe Girard s’ensauvage, pénitent fouetté par l’hiver du monde. Autour de lui, l’humanité se détricote à vitesse infernale. Tremblez avec Gloucester (Jean-Marie Winling), ce patriarche rond comme un notable, attaché soudain à la chaise d’un banquet. Dressé devant lui, sur la table, Cornouailles l’infâme (Moustafa Benaïbout) lui arrache un œil; puis piétine son butin sur la nappe; puis baise Régane avant de passer à l’autre pupille du tigre terrassé. Bientôt, Régane et Goneril se déchireront, affolées par le bâtard Edmond, son rut insatiable de mauvais garçon. Le royaume est une plaie purulente. La scène est prise d’assaut par un commando masqué; canonnades et détonations de mitraillettes bafouent les murs; du ciel tombent de longues bandes rouges qui restent suspendues.

Et Philippe Girard, en père errant? Il n’y a pas de grand Lear sans acteur monumental. En 2006, dans une version mémorable d’André Engel à Paris, Michel Piccoli émouvait en chêne foudroyé; en 2013, à Villeurbanne, le merveilleux Serge Merlin, 80 ans, faisait fureur en mage, avec sa barbe de pope, dans une robe piquée d’étoiles, enfantin dans la débâcle. A la Comédie de Genève récemment, Patrick Le Mauff souffrait d’être à l’étroit dans le dispositif d’Hervé Loichemol. Philippe Girard, lui, est une lave lyrique, sa parole est un feu d’artifice continu, c’est sa grâce, sa distinction, jusqu’à une forme d’épuisement du théâtre – symptôme d’un spectacle parfois tellement saturé qu’il largue le spectateur.

Au cœur de Lear, une pulsion de mort. Comme une rage de s’anéantir. C’est ce qu’Olivier Py et Pierre-André Weitz suggèrent. Voyez Edmond la crapule, il est aspiré par la terre, il s’enfonce comme une lame perdue dans un ultime ricanement. Voyez Lear surtout, c’est Lazare en chemise blême. Dans ses bras, Cordélia est une Coppélia désarticulée. Un pas encore et il sera siphonné à son tour. Trou noir pour tous. Ce Roi Lear est un siphon. Certitude, le spectacle d’Olivier Py ne fait pas pschitt !

Le Roi Lear, Festival d’Avignon, Palais des Papes, jusqu’au 13 juillet; loc. 00 33 490 14 14 14.

Sur les pointes,elle fugue, un saut ici, une arabesque là.Mais déboule du fond de la scène une moto