Roman

Le roi, l’espion et la petite Amérique des sables

L’écrivain, scénariste et producteur TV Henry Bromell a mis en fiction sa propre enfance, celle du fils d’un agent de la CIA contraint de suivre ses parents du Caire à Téhéran en passant par Bagdad dans les années 50

Quelques mois avant les attentats du 11-Septembre paraît aux Etats-Unis un roman à tonalité historique et d’espionnage qui met à nu l’aventurisme de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient depuis un demi-siècle. Mais il aura fallu seize ans (et le décès de l’auteur en 2013) pour que paraisse en français Little America, un livre aux accents prophétiques qui reste frappant au regard de l’actualité bouleversée du Moyen Orient.

Son auteur, Henry Bromell, avait écrit quelques livres avant de se tourner vers la télévision. Il avait notamment travaillé comme scénariste et producteur délégué d’une autre histoire d’espion, la série Homeland.

Protectorat américain

En 1958, Mack Hooper, agent de la CIA, s’installe au Korach avec sa femme et son fils de dix ans – qui est le narrateur encore discret de cette histoire. La mission de Mack est d’approcher le jeune roi du Korach et de le convaincre d’accepter de faire son pays un protectorat américain suite au retrait des Britanniques. Le but est surtout d’éviter que ce jeune garçon sorti subitement de son internat anglais pour gouverner à 23 ans ne tombe dans les bras de Nasser et des Soviétiques.

Inutile bien sûr de chercher le «Korach» dans un atlas ou sur internet: ce royaume hachémite miniature situé entre Jordanie et Irak n’existe pas. Peu de temps après cette histoire, il est d’ailleurs «avalé» par ses voisins. Il faut accepter cet artifice pour entrer dans ce récit vécu: Terry, le narrateur décrit à merveille ce monde clos des expatriés américains avec leur club et leur piscine, à boire des cocktails et fumer des Chesterfield pour combattre la dépression, à l’écart du tumulte étouffant du centre-ville, embarras constat de voitures, de chameaux et d’hommes en ébullition. C’est ce qu’a vécu l’auteur lui-même, ces années-là, à Bagdad ou au Caire.

Les types de la guerre froide, ils vous filaient la chair de poule, je vous le dis. Il y en avait encore quelques-uns qui tournaient dans le coin quand je suis arrivé. La picole et la paranoïa, c’est à ça qu’ils tournaient.

Solide, habile en relations et naturellement paternel, Mack Hooper parvient donc à gagner la confiance du jeune souverain, jusqu’à devenir son confident. Cerné de toutes parts par les complots – qu’ils viennent des frères Dulles ou de sa propre armée –, ce roi-jouet ne maîtrise bientôt plus la situation et va connaître le sort tragique de son double dans le monde réel, le roi Fayçal II d’Irak.

Mack Hooper, qui rappelle autant l’Américain bien tranquille de Greene que le James Angleton de Raisons d’Etat, a-t-il joué un rôle dans son assassinat? Est-il un bon ou un méchant? Et de quoi parlaient les parents de Terry assis sur le rebord de la baignoire, les robinets tournés à fond pour parler à l’abri des micros, fumant clope sur clope dans une atmosphère gonflée saturée de paranoïa?

Espion du passé

Ces questions ne cessent de hanter le fils Terry. Quarante ans plus tard, celui-ci, devenu historien, se jette dans une enquête marathon, de Boston à Rome en passant, bien sûr, par Langley, siège mythique de la Central Intelligence Agency. Le père ne veut pas parler? Tant pis, le fils, en espion du passé, interroge témoins et câbles déclassifiés, sachant d’avance que l’histoire n’est qu’une somme de fragments trouvés au hasard, que la Vérité est inaccessible. «Je ne sais pas si Hamlet a tué Polonius, je sais seulement que Polonius est mort». Jolie formule pour une enquête qui, comme il se doit, le mènera (et son lecteur avec) jusqu’au bord de l’abîme…

L’année 1958 n’a pas été choisie au hasard. Cette année-là, la guerre froide se tend sur le front moyen oriental, avec la création de la République arabe unie, fusion entre l’Egypte de Nasser et la Syrie, soutenue par les Soviétiques. Les monarchies hachémites d’Irak et de Jordanie (et du Korach de fiction) soutenues par les Occidentaux répliquent par une Fédération arabe encore plus éphémère: la RAU durera trois ans, la fédération quelques mois avant le renversement du roi d’Irak. C’est encore en 1958 que 15 000 US Marines débarquent à Beyrouth pour stopper la contagion panarabe et socialiste.

Rien ne doit être dit, rien ne doit être écrit. Rien ne doit être, en aucune façon, reconnu

Loin des clameurs et de la fièvre révolutionnaire, les puissants frères Dulles, John Foster le secrétaire d’Etat et Allen le directeur de la CIA, arpentent les jardins rectilignes de Washington tout en devisant, poussant sans les toucher ni se salir les mains les pions d’un grand jeu contre l’ennemi rouge. Ordonner des assassinats? Voyons. «Ce n’est pas dans notre nature. Ne reparlez plus jamais de meurtre avec moi, c’est clair?» Avec toute la délicatesse requise par la culture Wasp anglo-saxonne, «rien ne doit être dit, rien ne doit être écrit. Rien ne doit être, en aucune façon, reconnu», conclut tristement une survivante de ces années de plomb.

Crimes

Il reste de ce livre un portrait saisissant de cette génération de soldats puritains, éduqués et et alcooliques au service d’une idée: «ils s’étaient bravement battus pendant la Seconde guerre mondiale et avaient gagné; ils avaient créé la CIA pour en faire un endroit où règnent la clarté et la cohérence à une époque de troubles et de bouleversements. Leur rôle avait pris fin dans notre théâtre national avec leur chef-d’œuvre triste et sombre, la guerre du Vietnam. Ils avaient d’abord été chassés, puis remplacés […]», médite le narrateur à l’enterrement d’un de ces héros déchus de Little America, avant de se demander: «S’il y a un enfer, pour quels crimes seront-ils punis?»

De manière affreusement prophétique, les attentats du 9/11 à New York allaient raviver les cendres de ce passé encore chaud, ces inconséquences historiques qui contribuent au grand incendie du Moyen Orient.


Henry Bromell, «Little America», traduit de l’américain par Janique Jouin-de Laurens, Gallmeister, 410 p.

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