Cinéma

«Le Roi Lion» essoré par la centrifugeuse à pixels

Disney a pour nouvelle lubie de traduire ses dessins animés classiques en prises de vues réelles. Cette lubie s’applique à la fantasia africaine, transformant la beauté graphique en morne démonstration d’imagerie générée par ordinateur

Un nouveau matin glorieux se lève sur l’Afrique éternelle. Les flamants roses s’envolent dans l’aurore aux doigts de rose, les éléphants vont noblement l’amble sous les neiges éternelles du Kilimandjaro. Toutes les créatures du continent noir convergent vers la Roche de la Fierté. Au sommet de cet éperon granitique, Mufasa, roi de la Terre des lions, présente à ses sujets son héritier, Simba. Girafes, rhinocéros et zèbres s’inclinent devant le jeune prince.

Dans son coin, Scar rumine de sombres pensées. Il voudrait être roi à la place de son frère Mufasa. Le vieux fauve balafré ourdit un plan machiavélique: se débarrasser de Simba en l’envoyant se faire dévorer par les hyènes qui rôdent dans le cimetière des éléphants. Le stratagème ayant échoué, il piège le lionceau et son père au fond d’un ravin où déferle un stampede de gnous. Mufasa reste au tapis, Simba en réchappe et s’enfuit dans le désert.

Il rencontre deux joyeux drilles, Pumbaa, un phacochère dont la puanteur n’égale que la bonté, et Timon, un suricate râleur. Ces deux inadaptés sociaux enseignent à l’exilé le «Hakuna Matata», soit l’art du détachement, de l’insouciance et de l’hédonisme frivole tel que le pratique l’ours Baloo du Livre de la Jungle. Devenu grand et fort, Simba revient au pays, tue l’usurpateur et devient le roi des lions. Résonnez tam-tam!

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Eléphant volant

Sorti en 1994, Le Roi Lion figure dans le peloton de tête des succès Disney avec quelque 990 millions de dollars de recettes. Empesé d’une morale du dépassement de soi très américaine, véhiculant une imagerie royaliste surannée, usant de ressorts dramatiques et psychologiques éculés, ce succédané animalier de la tragédie shakespearienne est un dessin animé pompeux et tristement dépourvu d’humour.

Ces dernières années, Disney est entré dans une spirale vertigineuse trahissant sa baisse de créativité et/ou sa cupidité décomplexée. Le géant du divertissement globalisé tire de ses dessins animés classiques des films photo-réalistes. L’exercice est rarement probant. Certains produits extrapolent, tels Maleficient, une dark fantasy centrée sur la méchante reine de Blanche-Neige, ou Christopher Robin, qui s’attache aux pas d’A.A. Milne, l’auteur de Winnie l’ourson.

Réalisé par Kenneth Branagh, Cendrillon est d’autant plus plaisant que Cate Blanchett incarne la marâtre de la souillon en pantoufle de vair. Imbu de son génie, Tim Burton réinvente Alice au pays des merveilles avec une arrogance de nouveau riche et transforme Dumbo, le petit éléphant volant, en un vilain gnome égaré dans un récit boursouflé. Quant à Aladdin, c’est un machin épileptique assené par l’insupportable Guy Ritchie.

Le Livre de la jungle, de Jon Favreau (Iron Man, Cowboys & Aliens, Chef…), est particulièrement décevant. Baignant dans des teintes brunâtres au lieu des frais coloris de l’original, le remake met en scène des animaux gais comme des peluches mitées et atteints de gigantisme (Kaa le python doit faire 25 mètres de long). Dépourvus d’appareil phonatoire, les loups, les ours, les tigres tiennent toutefois des discours: sympathique en dessin animé, cette licence s’avère rédhibitoire dans un contexte réaliste. Au moins Le Livre... recèle-t-il un être humain, Mowgli, un point d’ancrage dans la déferlante des pixels. Le Roi Lion n’a pas cette chance.

Flamants roses

Un nouveau matin glorieux se lève sur l’Afrique éternelle. Les flamants roses s’envolent dans l’aurore aux doigts de rose, les éléphants vont noblement à l’amble sous les neiges éternelles du Kilimandjaro. Toutes les créatures du Continent noir convergent vers la Roche de la Fierté…

Oui, Le Roi Lion est un remake plan par plan, sur le modèle de l’inepte Psychose de Gus Van Sant, avec quelques ajouts pour allonger d’une demi-heure la durée du produit. On retrouve le scénario d’une affligeante platitude, les sentencieuses leçons de choses sur le «cycle de la vie», la vision ethnocentriste de l’Afrique puisque, hormis le mandrill griot, toutes les bestioles sont des archétypes de la culture occidentale. Sans oublier l’effroyable musique, une mélasse emphatique et vulgaire rehaussée de quelques percussions alibis.

Vieux paillasson

Le dessin animé repose sur le talent des dessinateurs qui saisissent l’attitude et le mouvement justes. L’imagerie de synthèse ouvre tous les possibles, mais sans grâce. L’algorithme ne connaît pas la crampe du poignet: il y avait 100 gnous en 1994? Pourquoi pas 100 000 aujourd’hui? Dessiné, un hippopotame en tutu (Fantasia) est rigolo; pixélisé, celui qui émerge de l’eau pour pousser la note dans Le Roi Lion est juste grotesque. Pumbaa était terriblement sympathique; il est désormais grisâtre, poilu, moche comme un vieux paillasson.

Montrant de grands espaces lumineux mais réalisé en intérieur, Le Roi Lion est un film bidon. Rien n’y est vrai: ni l’herbe de la brousse, ni les bestiaux qui y cheminent, ni les nuages dans le ciel. Quant à l’ambition réaliste, elle s’efface devant la cruauté: les fauves se battent à coups de griffes et de dents, mais le sang ne coule jamais. Et c’est hors champ qu’ils dévorent une antilope.


Le Roi Lion (The Lion King), de Jon Favreau (Etats-Unis, 2019), 1h58.


La critique du Journal de Genève du premier Roi lion, édition des 26-27 novembre 1994.

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