Spectacle

Quand le roi se meurt, Ionesco reverdit

Au Théâtre Kléber-Méleau à Renens ce week-end encore, six comédiens formidablement timbrés jouent une course contre la montre, réglée avec maestria par le Vaudois Cédric Dorier. Cette farce métaphysique fera le bonheur des scènes romandes dès cette semaine

Sacré Ionesco. Il goûte au néant et vous remet d’aplomb. Cette nuit-là, la lune est gironde et le froid tenace. Un public ragaillardi quitte le Théâtre Kléber-Méleau, à Renens. Il vient d’ovationner Le Roi se meurt – à Yverdon cette semaine, puis en tournée romande – joué par six comédiens parfaitement timbrés, réglé avec la maestria d’un horloger-poète par le Vaudois Cédric Dorier. Sur le chemin cabossé qui mène à la gare, deux jeunes filles, 17-18 ans, commentent le bonheur du soir. L’une dit: «Ce que j’adore au théâtre, c’est que c’est bizarre.»

La roue de la fortune tourne et c’est Dieu qui est aux manettes, ce qui n’annonce rien de bon. C’est ce qu’on se dit en découvrant le décor d’Adrien Moretti et Cédric Dorier. Du cylindre du temps, une boîte incurvée constellée de pignons, surgissent des dames aux toupets magistraux. L’une a des airs de maîtresse de cérémonie SM. C’est la reine Marguerite (Anne-Catherine Savoy, implacable, magnifique de prestance). L’autre est sirupeuse dans sa robe de bonbonnière rose. C’est la reine Marie (Nathalie Goussaud-Moser).

Elles s’alarment. Leur mari de roi – il a deux épouses, c’est plus sûr – va mourir dans une heure trente et des poussières, le temps d’une ultime représentation. C’est le Médecin (Raphaël Vachoux) dans son uniforme clinique vert tilleul qui l’a dit, ce n’est donc pas billevesée. Mais où se cache le futur moribond?

«Attention, Sa Majesté Vive le roi!» claironne le Garde (Florian Sapey), mélancolique dans sa tenue d’acrobate sorti d’une toile de Picasso. Retentit une musique de cour à la mode de Louis XIV. Très roi Soleil, Bérenger Ier alias Denis Lavalou croque une carotte. «Sire, on doit vous annoncer que vous allez mourir.» Et l’intéressé d’opiner, bonhomme: «Bah, je le sais…»

Poésie endiablée

A quoi tient la réussite de cette production? A l’intelligence du parti pris esthétique et de la lecture de l’œuvre. Fidèle à la veine de Ionesco, Cédric Dorier traite la matière comme un conte métaphysique à bordures comiques. Notre humanité transfigurée ne se débat-elle pas ici au sein du boîtier du temps? Ce décor séduit l’œil, fait vagabonder l’esprit, affûte aussi l’interprétation. Dans cette souricière, gestes et répliques doivent perforer comme des aiguilles à tricoter.

Car l’auteur de Rhinocéros et des Chaises est un père-la-rigueur. Pour que sa parabole s’incarne, sa mécanique doit être irréprochable. Ce qui suppose une maîtrise théâtrale du rythme, des ressorts surprises donc, ces échappées vidéos psychédéliques par exemple, moment suspendu où astéroïdes, méduses, anémones des mers glissent en musique comme autant de leurres avant le trou noir.

Grande frousse enfantine

La beauté de ce Roi se meurt, c’est encore l’interprétation de Denis Lavalou dans le rôle-titre. Le texte exige depuis sa création à Paris en 1962 un comédien cosmique, terrien et spirituel, adepte d’Alfred Jarry et de Shakespeare, pour le porter. Michel Bouquet fut de ceux-là. Denis Lavalou est à la hauteur.

Voyez sa sainte suffisance sur son cheval blanc à bascule. Voyez encore comme il s’enlise dans sa baignoire, un vol de mouches dans les yeux. Il apporte au personnage une clarté de printemps en fuite, une grande frousse enfantine, une aisance folle à tous les âges, jusqu’à ce lit d’hôpital où il minaude comme une diva fanée face à sa Juliette de servante (Agathe Hauser).

Denis Lavalou s’extirpe à présent de ses mauvais draps, dans sa chemise qui est un suaire. Ses jambes, des pattes de poulet dirait-on, gigotent dans le vide. Face à lui, Anne-Catherine Savoy joue la grande ordonnatrice. Il a enfin posé les pieds au sol et chaque pas est une révérence dérisoire, l’amorce d’un adieu.

Ce qui bouleverse alors, c’est la fragilité d’un corps en hiver. L’homme sans Dieu livré au pauvre théâtre des jours qui se dérobe. Quand il écrit Le Roi se meurt, Ionesco a 53 ans. Il se croit atteint d’une maladie incurable. La Camarde le harcèle, il contre-attaque avec les armes d’un pitre superbe qui se pique de philosophie, d’un désenchanté qui après le désastre absolu de la guerre a donné le change, d’un libertaire qui honnit tous les partis sauf celui du masque et du rire.

Qui a dit alors que l’auteur du Journal en miettes était le totem des années 1950-1960, celles qui voient le théâtre de l’absurde s’épanouir? Il ne se réduit ni à un courant ni à une époque. Cette version du Roi se meurt le démontre en beauté. Eugène Ionesco a de beaux jours devant lui.


Le Roi se meurt, Renens, Théâtre Kléber-Méleau, jusqu’à dimanche, rens. https://www.tkm.ch/; puis tournée romande, Yverdon-les Bains, Théâtre Benno Besson, 20 et 21 nov.; Neuchâtel, Théâtre du Passage, 27 nov.; Fribourg, les Osses, du 5 au 15 déc.; La Cuisine du Théâtre de Carouge, du 8 au 19 janv.; Martigny, Théâtre Alambic, 23 janv.; Bienne, Théâtre Nebia, 25 janv.; Mézières, Théâtre du Jorat, 4 juin.

Publicité