Histoire

Les rois esclaves, improbables hérauts de l’islam

L’Egypte et la Syrie ont été gouvernées par des sultans choisis parmi les mamelouks, un corps d’élite composé d’esclaves convertis et formés pour porter la bannière des croyants

Les rois esclaves, improbables hérauts de l’islam

L’Egypte et la Syrie ont été gouvernées par des sultans choisis parmi les mamelouks, un corps d’élite composé d’esclaves convertis et formés pour porter la bannière des croyants

Genre: Histoire
Qui ? Julien Loiseau
Titre: Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle. Une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval
Chez qui ? Seuil, coll. L’univers historique, 448 p.

C’est une expérience politique et culturelle surprenante, que celle des mamelouks, dont la fortune – elle a tout de même duré trois siècles – déroute autant qu’elle passionne les historiens. Beaucoup ont surtout retenu son échec final en 1516, face au sultan ottoman Selim II, une issue présentée comme inévitable, inscrite dès le début dans son irréductible bizarrerie.

Julien Loiseau prend la posture inverse: compilant les traces exceptionnellement nombreuses laissées par les mamelouks dans les chroniques, l’urbanisme, les actes notariés, il s’attache à les prendre comme ils sont. Et à comprendre les ressorts de leur étonnant succès.

Les mamelouks – le mot signifie «esclave» en arabe – forment une composante ordinaire des empires musulmans dès leurs débuts. Très tôt en effet, les souverains ont utilisé des corps militaires composés de jeunes hommes enlevés parmi les populations nomades qui rôdent aux confins du Dar-al-islam, asservis, convertis et formés au combat. L’avantage est double: recrutés dans des populations encore non corrompues par les mollesses de la civilisation, les mamelouks sont considérés comme plus aptes au combat. Et, privés de liens par l’esclavage, ils risquent moins de s’allier avec l’un des innombrables groupes locaux qui contestent souvent le pouvoir sultanien ou califal.

L’histoire singulière des mamelouks d’Egypte commence sur fond d’apocalypse. N’exerçant plus qu’une autorité formelle sur une multitude d’émirats et de sultanats, souvent turcs, le califat abbasside, instauré au VIIIe siècle, est balayé par les conquêtes mongoles. En 1258, Bagdad est rasée par le petit-fils de Gengis Khan, Houlagou, le calife tué. Deux membres de sa famille réussissent à échapper au massacre et rejoignent Le Caire, où «on» s’empresse de leur reconnaître le titre califal, porteur de légitimité.

«On», c’est un tout nouveau pouvoir, qui vient de s’installer sur le trône en évinçant le dernier représentant de la famille de Saladin, les Ayyoubides. Forts d’une victoire remportée en 1250 sur les croisés à Mansourah – où Saint Louis a été fait prisonnier – et menacés d’être mis à l’écart, les mamelouks ont riposté. Le sultan a été déposé par sa garde personnelle, d’abord remplacé par un membre de sa famille. Mais dès 1252, c’est un mamelouk, Aybak, qui règne seul.

Renforcé par la victoire décisive remportée en 1260 sur les Mongols à Ayn Jalut, près de Jénine, et adoubé par le nouveau calife, le règne mamelouk a les moyens de durer, même si ses contours sont incertains. En partie dynastique, quand un sultan particulièrement solide parvient à imposer sa descendance sur le trône pour plusieurs décennies comme cela se produit au début du XVe siècle, plus souvent disputé, à chaque décès d’un souverain, entre les principaux corps de mamelouks, le pouvoir n’en affiche pas moins une continuité certaine et une forme de légitimité peu contestée.

Mais comment, d’esclave, devient-on soldat d’élite, émir (commandant), puis sultan? Rodé, on l’a dit, depuis longtemps, le système est entretenu par les mamelouks eux-mêmes, qui, une fois parvenus au sommet de la hiérarchie, entretiennent leur propre corps de soldats esclaves, qui portent leur nom et leur doivent loyauté.

La carrière ainsi tracée offre de nombreux avantages. Passé l’asservissement initial – intervenu à l’occasion d’un combat ou lors d’une rafle dans les steppes de la Caspienne –, le futur mamelouk est converti à l’islam, instruit avec, semble-t-il, un certain raffinement, en matière de religion, de littérature et d’histoire. Puis formé au métier des armes et, singulièrement, de la cavalerie. Une fois son éducation terminée, il est cérémonieusement affranchi. Mais il reste l’obligé de son dernier maître, dont il défend – et partage en bonne part – les intérêts. Et, s’il fait partie des plus chanceux, il peut acquérir lui-même titre, fortune, palais, pouvoir. Et mamelouks.

Contrairement à ceux dont jouissent les notables locaux dont ils épousent parfois les filles, les biens des mamelouks restent toutefois transitoires et soumis au bon vouloir du sultan qui peut tout retirer à tout moment. Et comme ce dernier, les émirs mamelouks ne peuvent guère escompter transmettre leur titre et leur pouvoir à leurs descendants. Ils ne s’efforcent pas moins d’assurer leur avenir, multipliant les fondations pieuses dont ils s’arrangent pour leur attribuer une part des bénéfices – sur une base d’égalité entre descendants des deux sexes qui tranche avec les injonctions du droit islamique.

Car les mamelouks ont leur culture propre, qu’on a souvent rapportée à leur origine ethnique – turque kiptchak au début, circassienne par la suite. Julien Loiseau écarte cette interprétation: même l’affiliation ethnique des esclaves soldats est artificielle, estime-t-il. De provenance en réalité mêlée, ils apprennent, pour ceux qui ne le savent pas, le turc dans les chambrées, tandis qu’ils étudient l’arabe à l’école. Ils se voient attribuer des prénoms turcs mais donnent le plus souvent des noms arabes à leurs enfants. Et cela continue au moment où, sous l’influence du sultan Barquq (1382 – 1399), qui a fait venir sa famille circassienne à la cour, l’appartenance à cette dernière ethnie est valorisée par-dessus tout…

La culture mamelouke apparaît donc comme originale, fondée sur un jeu croisé de loyautés et un désir marqué de s’inscrire dans la société sédentaire. Un désir dont témoignent les mausolées dont les émirs ont parsemé le paysage syrien et égyptien – d’autant plus nombreux que, déplacés au fil des affectations, ils ne savaient jamais d’avance où ils allaient mourir.

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