Dans un restaurant, Claudio (Dario Grandinetti), un notable de province, se fait insulter par un inconnu, au prétexte qu’il occupe une table sans consommer. Il cède sa place mais, histoire de ne pas perdre la face, sermonne l’olibrius, l’écrase de son mépris de classe. Après avoir dîné avec Susana (Andrea Frigerio), son épouse en retard, l’avocat retrouve l’excité dehors. Les choses s’enveniment. Elles se terminent dans le désert, où les corps sont abandonnés aux intempéries et aux charognards.

Pépère, Claudio reprend sa vie familiale, thé et gâteaux, et professionnelle, petites magouilles routinières. L’escarmouche du restaurant lui revient par la bande quand un détective chilien vient fureter dans ses affaires.

Ventre mou

Pour Rojo, son troisième film, le réalisateur Benjamin Naishtat ausculte le ventre mou de la petite bourgeoisie argentine, quelques mois avant le coup d’Etat de mars 1976. La veulerie, l’hypocrisie et la cupidité font le lit du fascisme. Le pillage préliminaire d’une villa abandonnée, l’absence de sens moral, les agissements brutaux de quelques blousons dorés, la dominante brunâtre des images, puis l’éclipse solaire sur la plage annoncent les années sombres. Et Claudio de dissimuler désormais sa calvitie sous une perruque…

Le cinéma argentin excelle à montrer la pourriture sur laquelle la dictature croît – l’exemple le plus sidérant reste Dans ses yeux de Juan José Campanella. Sans atteindre à ces hauteurs, desservie par un montage et un rythme parfois déroutants, cette réflexion sinistre sur la nature humaine n’en témoigne pas moins d’une belle intelligence.


Rojo, de Benjamin Naishtat (Argentine, Brésil, France, Pays-Bas, Allemagne, Belgique, Suisse, 2018) avec Dario Grandinetti, Andrea Frigerio, Alfredo Castro, 1h49.