On ne fera pas un texte de coiffeur. Mais Rokia a le cheveu court qui repousse. Autour de Bowmboï, son précédent album, elle avait passé une lame sur son crâne. Table rase, esthétique aussi, pour une musique en transport, de révolution. Elle voulait rompre, c'est le mot, avec l'enfant frêle, tressée propre, qu'on avait vu apparaître dix ans plus tôt, derrière une guitare sans électricité. Aujourd'hui, Traoré revient. Beaucoup de disques se sont vendus. Des tournées américaines, un transfert de label, un bébé qui porte le nom du premier homme, elle reçoit dans une suite genevoise avec machine à café et dessert en coupelle laissé pour mort. Elle n'est plus dans la radicalité de celle qui défend sa place. Mais dans l'assise d'une artiste qui a trouvé son monde.

«Désolé, mais ça je l'ignore, ce n'est pas mon passé.» Rokia Traoré, quand elle accorde des entrevues, est sommée de conter par le menu mille ans d'empire malien, les femmes griottes engoncées dans leur robe ample et leur cri profond, les ethnies, l'Afrique. Elle ne se gêne plus pour dire qu'elle vient d'ailleurs. Une Malienne, oui, mais qui a grandi sur les tapis profonds d'un diplomate. Une étrangère retournée au pays, un jour, pour le reconnaître, apprendre des trucs de famille, des couleurs. Mais pas se fondre. Son premier public a été malien. Certains ne sont pas revenus encore de son drôle d'accent en bambara, de son petit corps alors que les chanteuses mandingues sont l'opulence même. «Et puis, quand j'ai rasé ma tête, alors là, cela a choqué beaucoup. Des gens appelaient les radios pour se plaindre.»

Ce qui est fascinant avec Rokia, c'est qu'elle chamboule des deux côtés de l'eau. En Afrique. Et ici, où une musicienne, rangée world, doit valoir une opinion sur les présidences, la famine, la culture, la position de Sarkozy vis-à-vis de la colonisation. Un musicien world, chez nous, est assigné à résidence. Il ne peut avoir d'autre expertise que celle de ses origines. Rokia Traoré a cassé cela. D'une voix parfois à la limite du murmure. «Je pourrais me satisfaire de ma niche. Elle est confortable. Mais il n'y a aucune raison pour qu'on me confine à une tradition.» Alors, elle invoque Billie Holiday, dont le timbre frissonné la hante. Sur son nouveau disque, elle reprend «The Man I Love», enroulée dans un vibrato de vers finissant. Elle parle aussi des guitares, les Gretsch, qui ont fait l'embouchure du Mississippi. Des cordes qu'elle mêle au ngoni, un luth mouillé de blues.

Le problème de la musique world la concerne, de loin. Rokia n'ignore pas que, bien avant elle, des artistes ont promulgué une modernité africaine. Les grands orchestres maliens de l'Indépendance, déjà, du Rail Band aux Ambassadeurs, reformulaient la salsa, le rock, la soul, ils importaient la guitare crissante dans le champ ancien. «C'est une idée absurde que de penser l'Afrique comme un continent figé.» Le blues de Rokia vient autant d'Ali Farka Touré que de John Lee Hooker. Et il part ailleurs, chez Camille, ce susurré-frotté au creux de l'oreille. «Mon fils l'adore.» Elle chante dans un français qui crépite, un anglais huilé, des textes d'impressions, soleil et vent. «Après mon dernier disque, j'étais lessivée. Plus d'inspiration. J'ai repris doucement, toute seule avec ma guitare. Il fallait me défaire du poids du monde.» Une légèreté arrimée, au fond, que cet album de mi-parcours. La sensation que Rokia Traoré, enfin, se connaît assez pour ne pas chercher à tout prix à savoir d'où elle vient.

Le disque s'appelle Tchamantche. Le milieu, le point d'équilibre entre deux courants. «Certaines choses n'arrivent pas avant l'âge.» Elle a 34 ans. Et joue beaucoup sur cette sortie. Son mari, son producteur, vit avec elle à Amiens. Ils parient ensemble sur la possibilité de n'être plus world. Sur ce disque, classé dans la pop, la chanson, où qu'on veuille plutôt que cet outre-monde des Sudistes, des tiers-mondialisés; des autres. Cette musique parle pour elle. Elle affirme une identité solitaire, encore inouïe, ni Miriam Makeba, ni Patty Waters, mais quelque chose qui puise là précisément, au chant des femmes. Rokia sourit. Elle a un avion à prendre. C'est le départ qui l'enchante.

Rokia Traoré en concert. Di 1er juin. Festi'neuch, Neuchâtel. http://www.festineuch.ch