A un moment, dans une robe fourreau qui caresse le plateau, elle se met à chanter Zimbabwe. On en est déjà presque à la moitié du concert, devant un théâtre plein qui respire en silence. Rokia Traoré, le visage hiératique, celui d’un sphinx, soulève ses bras comme des branches qui frémissent au vent. Elle reprend ce morceau de Bob Marley, qu’il avait chanté dans un stade de Harare, un jour d’indépendance nationale, en 1980. La voix de Rokia est un vibrato urgent qui, étrangement, ne répand que tranquillité.

Elle n’est pas venue seule à Vevey, dans ce concert que le Cully Jazz Festival coprogramme avec le théâtre Le Reflet. Dans l’après-midi, Rokia Traoré occupe pendant des heures la scène pour arranger sa troupe, veiller à la justesse, retourner infiniment sur tel passage qu’elle estime encore trop rugueux. Il y a autour d’elle deux groupes, cinq chanteuses, cinq instrumentistes. Ils ont tous participé aux stages de la fondation Passerelle que Rokia a créée il y a 10 ans à Bamako.

Passer le témoin

Il s’agit de passer le témoin, d’explorer un répertoire mandingue dont des pans entiers sont en voie de disparition, il s’agit de transmettre des secrets – celui des chasseurs par exemple – sans en vendre l’âme. Rokia Traoré, depuis vingt ans qu’elle chante dans le monde, qu’elle a très largement dépassé le périmètre des amateurs de musiques africaines, qu’elle fait du théâtre ou prend part au jury du Festival de Cannes, pourrait se contenter de sa propre carrière iconoclaste.

Elle choisit de laisser chanter les autres, des femmes surtout dont le style semble aux antipodes, Dassoum Fané, Naba Traoré, Bintou Soumbounou, Virginie Dembélé, qui ouvrent le spectacle (Rokia se love alors dans le chœur). Certains dans le théâtre de Vevey se demandent qui est Rokia parmi ces vocalistes en robe. Il y a dans cette création baptisée Bamanan Djourou quelques imprécisions, la fragilité du travail en cours. Il y a surtout l’incandescente beauté de voix mises au service d’une culture que rien ne semble épuiser.

Hymne panafricaniste

La troupe prend des thèmes modernes, ceux d’Oumou Sangaré, de Ballaké Sissoko, mais aussi des thèmes courtois médiévaux que Rokia est allée récolter au bout des rares chaînes de transmission qui n’avaient pas été brisées. Rokia Traoré parle de son pays qui a changé, de ce pays où marchent les militaires, elle en parle enfin avec un morceau jamaïcain, un hymne panafricaniste, de liberté et de conquête.

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Il y a longtemps, Rokia Traoré avait déjà subjugué en épousant l’ombre de Billie Holiday avec des reprises de The Man I Love ou surtout de Strange Fruit. Avec Zimbabwe, quelque chose s’imprime plus profondément encore de l’universalité de cette Malienne. Les cordes délicates du luth ngoni, de la kora, la guitare qu’on a empruntée dans la journée à Thierry Romanens, dressent un tapis mouvant pour ce chant d’outre-monde.

Rokia est une des plus belles voix qu’on connaisse. Parce que, jamais, elle ne s’écoute chanter.