Livres

Roland Buti, en lice pour le Médicis

L’écrivain lausannois figure sur la dernière liste avec son roman, «Le Milieu de l’horizon». Le prix est décerné ce mardi. Ce serait, dit-il, une belle récompense pour son éditeur, Zoé

Lundi midi trente, Café de l’Europe à Lausanne. Entre Roland Buti, auteur du Milieu de l’horizon. Ce mardi, à peu près à la même heure, Roland Buti, né en 1964, saura s’il a ou non remporté le Prix Médicis, ce qui serait, dit-il, «incroyable pour un écrivain du jeudi, comme moi!» Du jeudi? Professeur d’histoire – il est l’auteur d’une thèse remarquable sur la Ligue vaudoise –, Roland Buti a congé un jour par semaine: «Je travaille, j’ai deux enfants et je n’ai pas vraiment de bureau. J’ai un jour pour écrire, si tout va bien. J’écris lentement. Je ne pourrais pas produire un livre tous les trois ans.»

Le Milieu de l’horizon est un beau roman d’apprentissage, paru chez Zoé, qui raconte le basculement de Gus, jeune garçon de 13 ans, fils de paysan, vers l’âge adulte. Cette transformation s’opère dans la fournaise d’une campagne brûlée par le soleil de l’été 1976. Autour de Gus, c’est la fin d’un monde, de plusieurs mondes: sa famille implose, les idées du dehors bousculent celles du dedans, les champs et les bêtes brûlent de chaleur, un vieux cheval meurt, un valet de ferme disparaît, l’innocence s’en va.

Le Milieu de l’horizon a été salué par Jérôme Garcin dans Le Nouvel Observateur . Il a été remarqué par Alain Veinstein, qui a invité Roland Buti dans son émission Du jour au lendemain sur France Culture. Il est aussi le lauréat du Prix des lectrices Edelweiss . Et il figure sur la dernière liste des jurés du Médicis, ce qui n’est pas commun pour un auteur lausannois, édité par une maison romande. «Avoir la lointaine possibilité de recevoir ce prix, c’est vraiment bien pour les Editions Zoé. C’est ce qui me remplit de bonheur. Marlyse Pietri a fait tout un travail pour que je sois sur cette liste et, à l’heure où elle a passé la main à Caroline Coutau même si elle continue de travailler, c’est une reconnaissance venue de France pour son travail d’éditrice monumental.»

Le Temps: Vous enseignez l’histoire au Gymnase. Votre travail d’enseignant a-t-il nourri votre livre?

Roland Buti: Ce qui nourrit mon travail, c’est la vie! Mais j’aime beaucoup enseigner, même si parfois, c’est un peu répétitif. Durant les vacances, ne plus être devant ma classe à communiquer ma passion me manque, parfois. Quand j’enseigne l’histoire, je raconte. Les choses, même un peu difficiles, passent mieux par l’anecdote et le récit.

– L’écriture est-elle présente depuis longtemps dans votre vie?

– Mon premier livre est paru alors que je commençais à enseigner au début des années 1990: des nouvelles, chez Zoé déjà. Auparavant, j’avais écrit deux ou trois choses, comme ça… On commence un roman, persuadé qu’il va faire 2000 pages et on en écrit trois… On réalise alors qu’on n’est pas Balzac et qu’il faut avoir un peu vécu pour écrire un roman.

– «Le Milieu de l’horizon», c’est du vécu? Adolescent, vous habitiez à la campagne?

– Pas du tout. J’ai quelques images de la ferme, parce qu’il y a des paysans dans ma famille. On y allait en visite. Il y avait, comme dans le livre, un garçon de ferme mongolien qui m’impressionnait beaucoup. Quelques bases du roman sont réelles, mais pour le reste, j’imagine. Pour que ce soit crédible, il ne faut pas se montrer trop descriptif, il ne faut pas que ça sente la fiche.

– Le contraire de l’histoire, alors?

– Non. Parce que le travail de l’historien ne doit pas sentir la fiche non plus. Un bon historien doit mettre de la vie dans ses livres, comme dans Le Dimanche de Bouvines de Georges Duby, par exemple. Je crois que les historiens qui restent sont ceux qui possèdent le récit. Ils inventent, mais leurs intuitions sont souvent vraies…

– C’est aussi le pouvoir de la littérature que de nous permettre de voir des situations auxquelles on n’a pas assisté…

– C’est tout à fait vrai pour moi. Avant d’écrire, je vois des choses, je visualise certaines scènes. C’est de là que vient l’écriture. Ces scènes se mettent peu à peu en place, l’histoire se construit à partir de scènes fortes, un peu cinématographiques, que j’imagine. Le récit lui-même vient après…

– Le décor précède l’action?

– Il est très important. Je ne parviens à faire exister mes personnages que physiquement. Ce qui ne veut pas dire que j’ai besoin de descriptions physiques, mais qu’ils doivent s’insérer dans le décor, être en osmose avec lui. J’aime aussi qu’il y ait un fonds sociohistorique. C’est vrai pour tout ce que j’écris. Ici, je raconte aussi le passage d’une paysannerie traditionnelle à la paysannerie industrielle.

– Pas de plan, alors?

– Non. Mais par la suite, je déplace beaucoup les scènes pour que ça marche. C’est un vrai plaisir quand on trouve des échos, quand ça résonne, quand ça s’emboîte bien… Ce n’est pas si éloigné du travail de l’historien: lui aussi il a des moments forts, il a ses sources, et il lui faut trouver du sens par rapport à ces moments forts.

– Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce roman?

– Trois ans. L’avantage de travailler lentement, c’est qu’on peut se relire avec du recul, comme si on lisait un texte qui n’est pas le sien. On n’a pas toujours la tête dans le guidon. Je reprends une année plus tard, et je remets une couche, ce qui veut dire, en fait, que j’enlève pas mal de choses. Une année plus tard, je relis encore… Je me méfie du premier jet, je me méfie du bavardage. Le recul du temps, il n’y a rien de tel. Sans compter qu’il faut encore que l’éditeur relise votre livre, qu’il soit publié, etc. Finalement, quand le livre paraît, c’est presque celui de quelqu’un d’autre…

– Et comment vivez-vous ce moment où le livre publié s’échappe?

Quand il ne nous appartient plus. C’est mon troisième roman et c’est la première fois que j’ai autant de succès et donc autant de lecteurs qui me parlent de mon livre. Un ami psychiatre m’a dit que j’illustrais très bien la notion de double narcissique… dont j’ignore tout. Une lectrice m’a demandé si mon roman avait à voir avec L’Or de Blaise Cendrars: elle avait remarqué que mon héros s’appelle Auguste (Gus) Sutter. Je n’y avais pas fait attention.

– Avec ce succès, vous pensez vous aussi avoir passé un cap?

– Oui. Vraiment. Je dirais que ce livre a moins de défauts que les précédents. Peut-être qu’on trouve à un moment donné le ton qu’il faut. Et puis il y a le sujet aussi qui est un peu plus personnel: c’est la première fois que j’écris en «je»…

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