Humour

«Mon rôle d’humoriste est aussi de parler à voix haute du racisme»

Cécile Djunga a ému le web avec sa vidéo franche où elle critique les insultes racistes qu’elle subit au quotidien. La comédienne et présentatrice météo était de passage au festival Afrik, Rire & Culture à Champel. Muée en porte-parole de la communauté africaine belge, elle raconte sans tabou le tsunami médiatique des derniers jours. Rencontre

Il suffit de quelques secondes pour succomber à l’aura fraîche et intelligente de Cécile Djunga. A 29 ans, cette Bruxelloise d’origine congolaise n’aurait jamais pensé devenir une «icône» de l’antiracisme dans son pays. Rayon de soleil de la scène humoristique francophone – formée au Cours Florent à Paris, elle a notamment fait ses armes au Jamel Comedy Club – la jeune artiste est devenue le nouveau visage de la lutte contre la discrimination dans son pays. Et ce, en publiant une vidéo sur sa page Facebook le 5 septembre dernier.

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Un coup de gueule suivi en 48 heures par 2,5 millions d’internautes et relayé en masse sur les réseaux sociaux. En quelques minutes poignantes, de la colère aux larmes, elle scande son «ras-le-bol» d’être la cible d’insultes quotidiennes liées à sa couleur de peau. Un flow de commentaires des téléspectateurs qu’elle emmagasine depuis son arrivée en 2017 au poste de présentatrice météo à la RTBF, service public en Belgique. Sa dénonciation a également été reprise dans les médias internationaux: The Guardian, la BBC ou encore l’émission Quotidien de Yann Barthès, tous ont voulu entendre son message.

Un peu dépassée par l’écho de son geste impulsif, Cécile Djunga assume pleinement son discours et décide d’œuvrer à l’éveil des consciences. Avec force et sourire. Car la dérision reste le meilleur système de défense pour la comique qui lutte contre l’intolérance. Au festival Afrik, Rire & Culture à Champel, elle a réécrit un extrait de son spectacle Presque célèbre, l’adaptant à cette actualité bouillante. Elle se confie au Temps.

Ce week-end à Genève, vous avez décidé d’intégrer des passages inédits pour répondre aux insultes racistes dont vous avez été victime. Parlez-nous de cette nouvelle mise en scène.

J’ai vécu ces derniers jours une vague d’émotions intenses. Je ne peux qu’être inspirée en tant qu’artiste. Monter sur les planches sans parler de tout ça aurait été inimaginable à l’heure actuelle. Il fallait désamorcer les tensions. J’ai passé six jours à travailler sur de nouveaux gags, pour répliquer avec humour à cette vieille dame qui m’avait signalé que j’étais trop noire pour passer à la TV. Entre nous, je me suis fait violence, car je voulais juste me cacher dans un trou vu la pluie de messages incendiaires accumulés dans ma boîte mail. Mais «the show must go on».

En plein tourbillon médiatique, comment s’est passé le retour sur scène?

Physiquement et moralement, j’étais complètement épuisée par le buzz généré autour de ma vidéo. Aller à la rencontre du public genevois m’a redonné de l’énergie. En fait, c’est une vraie thérapie, mais c’est vous qui payez (rires). Plus sérieusement, je me rends compte que les gens ont besoin qu’on parle ouvertement de discrimination. Ces derniers jours, j’ai beaucoup réfléchi à mon statut d’humoriste et au rôle que j’endosse aujourd’hui, même si je n’ai jamais désiré être une sorte d’activiste «SOS racisme».

Vous êtes pourtant déjà une artiste engagée. L’un de vos sketchs sur le colonialisme sous le règne du roi Léopold II a même été parfois censuré.

Bien sûr, j’ai déjà parlé du racisme dans mes spectacles, de la condition des femmes et de l’histoire du Congo mais je me sens différente depuis ces événements. Une nouvelle humoriste. Comme si j’avais le devoir de parler à voix haute pour mes petits frères et des petites sœurs de la communauté africaine. Pour transmettre des messages d’amour, de bienveillance et de tolérance à travers l’art. Rire pour mieux vivre ensemble. Pour se libérer.

Regrettez-vous parfois d’être celle qui a réveillé la Belgique en relançant la discussion autour des tensions raciales avec le mot-dièse #BalanceTonCon?

Non, même si au début j’ai un peu flippé en voyant les notifications sur mon téléphone après la publication de la vidéo. Je pense qu’il faut oser en parler. Après, j’ai été surprise par certaines réactions, comme celle d’un ou deux membres de la communauté africaine qui m’ont dit que c’était un acte de faiblesse. Mais je l’ai fait de manière très honnête, et avec le recul, cela demande du courage de s’exprimer.

Il paraît que vous avez décidé de porter plainte au civil contre X. Expliquez-nous.

Avec mes avocats, on regroupe toutes les attaques que j’ai reçues sur Facebook, Twitter & Co. On se bat aussi pour fermer des sites internet ignobles, type néonazis. Sur l’un d’entre eux, on peut lire des messages horrifiants comme «la guenon météo exhibe des larmes de croco au sujet des Blancs qui saturent face à la marée noire». C’est abject.

Votre premier ministre, Charles Michel, a lui aussi réagi à votre publication en souhaitant renforcer la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie en Belgique. Par quoi faudrait-il commencer?

Par éradiquer l’ignorance, en parlant de l’histoire du pays, une nation colonialiste, et en expliquant les flux migratoires à l’école ou à travers des sketchs. L’éducation et le rire peuvent changer les mentalités.

Rire et faire rire, coûte que coûte. N’avez-vous jamais envisagé de quitter le feu des projecteurs au milieu de cette déferlante?

Pas une seconde, et ma vie était plutôt paisible avant cette série d’insultes! Vous savez, Je suis tombée amoureuse du théâtre à l’âge de 12 ans. Et les femmes chez les Djunga sont des battantes. Après avoir abandonné le cinéma, parce qu’on ne me proposait que des rôles de «mama» africaine, je me suis mise à écrire des gags et j’ai enfin trouvé mon créneau.

Appréhendez-vous votre retour à la RTBF pour présenter la météo?

Non, car les gens haineux ne peuvent plus me contacter directement depuis qu’on a changé mon numéro au bureau. Et comme tous mes collègues et la direction me soutiennent ouvertement, je ne peux pas les laisser tomber. Comme l’a si bien dit avec panache François de Brigode, présentateur au téléjournal, «fuck racism» (elle sourit).

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