DESTIN

La Rolette s'est donnée au Diable sur la route du temple

Voici l'histoire de la sorcière qui a été brûlée dans la campagne genevoise en 1626. Son descendant, Luc-Eric Revilliod, fait le guide sur les traces de son aïeule. Par Lisbeth Koutchoumoff

Comme un fait exprès, il pleut des hallebardes ce jour-là. La campagne genevoise boit l'eau comme du papier buvard. Les villages de Jussy et de Lullier sont tapis au bout de la route qui serpente à travers champs. Au volant de sa voiture, Luc-Eric Revilliod fait le guide. L'ingénieur horticole, passionné d'histoire, est un des descendants de la sorcière Rolette, brûlée à Jussy en 1626. La Rolette, comme on l'appelle ici, revit aujourd'hui sur la scène de la Comédie de Genève grâce à un texte de Joël Pasquier et une mise en scène d'Anne Bisang (LT du 30 septembre). Sur la longue liste des victimes genevoises de la chasse aux sorcières, Rolette Revilliod occupe l'avant-dernière place. Jussy s'est montré particulièrement zélé: sur un siècle, quarante personnes y ont été condamnées pour avoir pactisé avec le Diable.

«C'était ici, sur ce terre-plein. On appelle toujours cet endroit le Champ des Fourches», indique Luc-Eric Revilliod, en arrêtant la voiture. Ainsi, ce voyage à travers le temps commence par la fin. Le Champ des Fourches se tient à l'entrée de l'ancien mandement de Jussy, à l'époque enclave genevoise en terre savoyarde. Pour affirmer son autorité aux yeux de tous, la Genève d'alors avait planté là les fourches patibulaires où on laissait pourrir les pendus et où brûlaient les sorcières. «Les cendres des victimes fertilisent la terre», glisse, songeur, Luc-Eric Revilliod. L'ironie de l'histoire veut que le Champ des Fourches soit devenu une propriété de la famille Revilliod bien des siècles plus tard. «En labourant le terrain dans les années 50, mon père a buté contre le socle des patibules.»

On associe bien souvent la chasse aux sorcières aux heures noires du Moyen Age. A tort. Le phénomène a embrasé l'Europe de la fin du XVIe à la fin du XVIIe siècle. «De son château sur les hauteurs de Jussy, Agrippa d'Aubigné a pu voir le bûcher de Rolette», souligne Luc-Eric Revilliod, comme pour mieux marquer l'incompréhensible collision entre esprits éclairés et pratiques obscurantistes. L'Ecosse, l'Allemagne, la France, le Luxembourg et la Suisse sont les pays les plus touchés par cette stupéfiante entreprise de répression. Les femmes en sont les premières victimes: on en compte quatre pour chaque homme exécuté.

Dans Sorcellerie et superstitions à Genève, Christian Broyes explique le phénomène par la rencontre de deux lames de fond. Les élites, d'une part, ont voulu mettre un terme aux pratiques magiques ayant cours dans les campagnes. Ces superstitions étaient perçues comme autant de preuves de l'existence d'une secte satanique. D'autre part, les paysans, sollicités, n'ont pas trop rechigné à participer à la chasse. Les guérisseuses et les sorciers, respectés et craints à la fois, représentaient des boucs émissaires idéaux pour endosser la responsabilité des pestes et des famines. A cela s'ajoute un facteur capital: l'adoption, par les cours européennes, du procès inquisitorial qui favorise la délation.

En lisière de forêt, Luc-Eric Revilliod arrête à nouveau la voiture. «Ce petit bosquet d'arbres, c'est la Moiliette. Selon les croyances en cours, les sorcières de Jussy se retrouvaient là pour le sabbat.» On ne sait presque rien de Rolette, si ce n'est qu'elle devait avoir plus de 60 ans au moment de son procès, qu'elle était veuve et non remariée. Ce statut suffisait à la rendre suspecte aux yeux de ses contemporains. Selon les minutes de son procès, elle se serait donnée au Diable sur la route qui menait au temple, juste après le grand noyer. La version de Rolette était tout autre: un voisin l'aurait agressée et empêchée de se rendre au culte. Luc-Eric Revilliod pousse la porte du temple de Jussy. «Le temple faisait office à la fois d'école et de prison. Rolette a été torturée ici.»

L'homme vit dans la maison d'enfance de son aïeule. Deux autres maisons de sorcières l'entourent. De génération en génération, l'histoire de Rolette s'est transmise dans la famille. «Ma grand-mère me parlait d'elle avec fierté», se souvient son descendant. Luc-Eric Revilliod fouille dans ses archives et tire un papier jauni. Une potion universelle est écrite à l'encre brune. La recette, tout comme la mémoire de la Rolette, s'est transmise à travers les siècles.

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