Histoire 

A Rolle, les dessins cachés de la providence

Un couple de Rolle, sur La Côte, vient de récupérer quatre œuvres qui avaient été volées dans la maison familiale de Paris par les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale. Parce qu’ils refusent la fatalité de la spoliation, les Gradis veulent désormais les faire circuler, avec leur histoire

«Je les appelle «Les frères et les sœurs». Depuis qu’ils ont été achetés par mon arrière-grand-père aux enchères à Drouot, en 1898 et 1899, ils sont toujours restés ensemble. Aujourd’hui, ils rentrent à la maison.» Il pleut à verse, ce jeudi matin à Rolle. Impatient, Diego Gradis consulte son téléphone – «Ils seront là vers 10h30.» Le transporteur a confirmé mardi que son précieux chargement avait bien passé la douane et était entré en Suisse. Plus que quelques dizaines de minutes à patienter, pour la fin heureuse d’une quête née dans le fracas du nazisme et qui mêle la grande et la petite histoire.

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«Les frères et les sœurs», ce sont deux scènes du graveur du XVIIIe siècle Charles Eisen, un dessin au crayon d’Anne Vallayer-Coster, la professeure de Marie-Antoinette, et un portrait de Gabriel de Saint-Aubin. Quatre petites œuvres classiques, sans réelle valeur marchande (l’ensemble est évalué à 5000 euros par un expert allemand), mais d’une valeur sentimentale et emblématique: d’abord, ce sont les seuls biens retrouvés de la grand-mère de Diego Gradis, Georgette Deutsch de la Meurthe, dont l’immense maison parisienne a été méthodiquement pillée pendant l’occupation nazie.

En marge de l'affaire Gurlitt

Ensuite, ce sont, d’après les informations de Diego, les seules œuvres qui ont été rendues spontanément par des particuliers aux autorités allemandes, dans la foulée de «l’affaire Gurlitt», du nom de Cornelius Gurlitt, le fils du collectionneur et marchand d’art nazi Hildebrand Gurlitt, intermédiaire de Goebbels: la police allemande et, après elle, le monde entier ont découvert avec ébahissement qu’il avait accumulé dans le secret de sa maison munichoise plus de 1500 œuvres, dont de nombreuses de provenance douteuse, probablement volées à des Juifs pendant le régime nazi.

«Les frères et les sœurs» ont fait, eux, partie des dix-huit donnés par le père à sa fille Benita (contre plus de 1500 à son frère…), avant d’être acquis par un propriétaire qui est resté anonyme. C’est ce dernier propriétaire, proche de l’affaire Gurlitt, âgé, qui a restitué les dessins aux autorités allemandes vers 2014, sans qu’on en sache plus sur son identité.

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«Epouvantablement émouvant»

«J’ai signé une promesse de confidentialité. Je ne sais pas ce qui a motivé cette restitution, si c’est le désir de faire le bien, le regret, l'inquiétude…» explique Diego. «Cette histoire est une illustration du pire et du meilleur, c’est épouvantablement émouvant» complète Christiane, son épouse. Qui sait de quoi elle parle: cette ancienne déléguée du CICR a consacré sa thèse de doctorat en droit à la protection du patrimoine culturel, matériel et immatériel en cas de conflit armé. «Il faut refuser la fatalité de la spoliation et ne jamais se résigner devant la barbarie.»

Parce que le génocide des juifs continue de défier la raison, on ne réalise pas toujours l’ampleur des vols et des destructions qui ont eu lieu lors des années de sang de la Deuxième Guerre mondiale, et l’intensité des pertes des familles, en termes de mémoire, d’identité et de patrimoine. Cent mille objets et œuvres d’art et plusieurs millions de livres ont été pillés sous le nazisme à Paris, selon le rapport de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, en 2000.

Ces histoires ont 70 ans et plus: elles restent terriblement actuelles. Des centaines d’œuvres cherchent toujours leur propriétaire, dans les serveurs du Centre allemand des biens culturels spoliés. Et des milliers de familles cherchent toujours leurs biens disparus, leurs souvenirs volés et pillés. C’est parce qu’en 1946 la grand-mère de Diego Gradis a déclaré la perte de ses tableaux disparus qu’ils ont pu ressurgir, plus de 70 ans plus tard.

Les secrets d'une grand-mère 

Georgette était la cadette des quatre filles de Henry Deutsch de la Meurthe, cette grande famille industrielle française qui a fait fortune sous le Second Empire et à qui Paris doit entre autres l’invention de Deauville comme station balnéaire chic, son aéro-club ou encore les premiers bâtiments de la Cité internationale étudiante. Suzanne, une autre des filles, aviatrice sans peur, a fait l’objet de plusieurs articles dans le Journal de Genève.

Georgette est la seule qui ait survécu au cataclysme de la Deuxième Guerre mondiale. «En 1946, sans rien dire à personne, ma grand-mère est allée déposer une demande auprès de la Commission de restitution concernant une série de meubles et 18 tableaux. Nous n’en avions aucune idée, elle ne nous en a jamais parlé.» Georgette – qui n’a jamais plus habité sa maison de Paris, souillée et dévastée – décède en 1987, les catalogues et banques de données se numérisent, la circulation des informations s’accélère, les experts s’attaquent à la collection Gurlitt.

Et, en mars 2018, les Gradis tombent des nues en recevant une lettre du Centre allemand des biens culturels spoliés: les autorités allemandes ont des raisons de penser que quatre dessins sur lesquels elles travaillent proviennent de leur famille. «C’était un conte de fées. Mon père les a identifiés instantanément. «Regarde, les dessins qui étaient chez bonne-maman!» En septembre, la famille est invitée à Berlin, à l’exposition d’œuvres provenant de la collection Gurlitt au Martin-Gropius-Bau. L’accueil est fabuleux. «La ministre de la Culture Monika Grütters fait une affaire personnelle de ces restitutions, nous avons passé un long moment avec elle, en tête à tête avec les dessins. «Aidez-moi à vous les rendre!», nous disait-elle», se souvient avec reconnaissance Diego.

Les biens culturels, constitutifs de l'identité

Quatorze œuvres restent encore à retrouver, des dix-huit dont Georgette avait déclaré la perte – parmi elles, une toile d’Ernest Meissonier, un Ruisdael… Des œuvres qui deviennent immédiatement invendables, à partir du moment où elles sont inscrites sur des listes internationales d’objets recherchés: la famille a mandaté une historienne du Centre allemand des biens culturels spoliés à leur poursuite. «Les biens culturels sont très liés à l’identité. Cette recherche a pour finalité de prouver que nous ne plierons pas devant la spoliation culturelle.»

Quant aux «Frères et sœurs», les Gradis veulent désormais les faire circuler, avec leur histoire, pour qu’ils soient exposés par exemple dans les sections pour enfants de musées à vocation mémorielle. «Comptez sur moi, ces tableaux vont commencer une nouvelle carrière, ils doivent être des témoins, des messagers. Ce n’est pas que pour raconter cette histoire, la réparation de la spoliation ne concerne pas que les biens juifs; nous souhaitons montrer ce que représente une œuvre culturelle dans l’histoire d’une personne. Et c’est pour cela que ça tombe bien que ce ne soient pas des Van Gogh» – qu’il serait en effet difficile de prêter ou de faire voyager dans ces conditions…

Diego est tout de même un peu décontenancé de n’avoir pas rencontré un accueil plus enthousiaste de la part des institutions qu’il a déjà contactées aux Etats-Unis, en France, en Angleterre ou en Suisse, pour qu’elles développent ce thème des œuvres spoliées. «Le sujet reste très sensible.» Surtout, le couple espère que la fin heureuse de son histoire encouragera d’autres collectionneurs privés à franchir le pas. «Ils redoutent le dégât d’image, mais peuvent ainsi comprendre qu’ils peuvent ne pas subir de préjudice.» Le destin hors normes des «Frères et sœurs» est aussi une main tendue à la réconciliation.


Art premier provenant de pillages coloniaux, restes humains, tableaux volés: la «recherche de provenance» s’est imposée comme un thème essentiel pour les historiens comme dans les musées ces dernières années. Un colloque «Provenance et sciences historiques» est organisé ce vendredi, à Berne, par le portail des sciences historiques Clio.ch.

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