Lutz Bassmann. Avec les moines-soldats. Haïkus de prison. Verdier/chaoïd. 252 p. et 90 p.

Pour ceux qui fréquentent l'œuvre d'Antoine Volodine, Lutz Bassmann n'est pas un inconnu. Dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998), il est le porte-parole d'une cohorte d'écrivains, dont les silhouettes peuplent les livres de Volodine. Comme eux tous, il est en prison depuis longtemps. C'est là qu'il écrit ou qu'il rêve des bribes de ce vaste tissu qui s'élabore, la plupart du temps, sous le pseudonyme de Volodine, le seul à montrer son visage. Mais voici que sortent en librairie deux volumes signés Lutz Bassmann lui-même. Cette parution a été largement annoncée sur Internet où le club de moins en moins fermé des admirateurs de Volodine s'interroge sur cette épiphanie. Le site http://www.lutzbassmann.org, annoncé pour le 15 avril, est passé le 17 du noir au rouge, l'écran traversé par cette injonction: «seuls ceux que j'aime, seuls ceux que j'aime, écoutez».

Lutz Bassmann nous aime-t-il? Prenons le risque, cliquons. Le slogan défile en plusieurs langues et le site renvoie à une quinzaine de liens - revues d'avant-garde, blogs, site de François Bon, gloses universitaires - qui montrent à quel point l'œuvre pseudo-clandestine de Volodine éveille des échos passionnés.

Dans Le Post-exotisme..., une liste de publications «du même auteur, dans la même collection» recense pêle-mêle sous diverses identités 343 titres, ceux des ouvrages publiés de Volodine mais sous des noms différents, et d'autres, imaginaires. En 2004, les Slogans de Maria Soudaïeva paraissaient à l'Olivier dans une traduction de Volodine qui les a adaptés pour la scène. Il a toujours soutenu que cette shamane sibérienne, égarée à Macao où elle se suicida, avait réellement existé. Pourtant elle figure dans cette liste. Tout comme Elli Kronauer et Manuela Draeger, qui ont publié «pour de vrai» des livres pour enfants à L'Ecole des loisirs. Antoine Volodine a-t-il, comme Fernando Pessoa et ses hétéronymes, une malle pleine de gens?

Il crée en tout cas un univers immédiatement reconnaissable, dont la complexité suscite des exégèses savantes, mais dont l'humour et la poésie des ruines peuvent toucher un jury populaire comme celui du Livre Inter.

Dans le post-exotisme, le temps, l'espace, l'identité de celui qui parle sont indécidables: «Je dis «je», «je crois» mais on aura compris qu'il s'agit là de pure convention.» Un collectif, donc, issu d'une lutte révolutionnaire perdue. Dans les écrits de ces rêveurs, il est question d'oubli, d'échecs. La fin de l'humanité est toute proche et on ne saurait le regretter. La frontière entre les humains et les oiseaux est floue. Une fois, il y a eu une Organisation, puis tout a foiré. Les lambeaux d'idéologie qui survivent peuvent renvoyer aux débuts de la Révolution soviétique et à la répression qui a suivi. Ou aux dissidents de l'Est avant 1989. Les actions folles, les idéaux dévoyés de ces losers rappellent aussi les luttes armées des années 1970, en Europe ou en Amérique latine.

Lutz Bassmann aurait écrit, entre 2000 et 2011 et même après, des textes aux titres étranges et drôles. Le livre qui paraît sous son nom, Avec les moines-soldats, appartient aux «entrevoûtes», une des catégories du riche dispositif littéraire de Volodine. On y trouve les récits d'entreprises désespérées menées par des agents désabusés. L'un doit exorciser un pavillon de bord de mer d'apparence banale et glauque, mais ce qui se trame sous le vernis gluant qui recouvre tout est extrêmement angoissant. Un autre a pour mission d'assister à l'incendie du Fong Tong Hôtel (ce récit est fait deux fois, sous des formes presque identiques). Ce sont bien des moines, on le voit à leur robe (les moines tibétains peu orthodoxes et les vieilles shamanes font partie de l'univers volodinien), et des soldats (la discipline avant tout). Un couple de révolutionnaires fatigués s'épaule avec tendresse au milieu de l'horreur.

Chacun erre dans son rêve ou dans celui d'un autre. Chez Lutz Bassmann, le fantastique propre à Volodine est bien là, mais avec sobriété et une certaine drôlerie. Le romantisme aussi, avec cette foi obstinée dans un amour fraternel. La noirceur, radicale, mais retenue, s'exprime aussi avec beaucoup d'élégance et un humour désespéré, dans ce Journal de captivité que sont les Haïkus de prison.