Sonallah Ibrahim. Le Petit Voyeur. Al-Talassus. Trad. de Richard Jacquemond. Actes Sud, 206 p.

Il est revenu au temps de l'enfance, Sonallah Ibrahim. A 71 ans, l'écrivain égyptien qui vit perché dans un petit appartement avec vue sur les toits en cascade du Caire s'en est retourné aux années d'où le monde des adultes paraît encore tout embué. Le Petit Voyeur, c'est grandement lui. Un garçon qui s'avance vers les 10 ans en s'agrippant dès qu'il le peut à la main forte d'un père âgé. L'enfant et le vieil homme vivent dans deux pièces. La journée, le lit fait office de table, de canapé, de rangement. La nuit, il accueille l'accablement de l'adulte et les étonnements du petit.

Ce n'est sans doute pas un hasard si Sonallah Ibrahim revient aussi au style de son tout premier roman, Cette odeur-là, écrit à sa sortie des geôles nassériennes, à la fin des années 1960. La prison, c'était pour son engagement d'extrême gauche, lui l'étudiant en journalisme. Cinq ans à l'ombre avec des centaines d'autres militants comme lui. Quand il a retrouvé la lumière, il a écrit l'impossible réinsertion d'un prisonnier dans la farce générale. Avec des mots coupés au rasoir, une attention aux détails digne d'un entomologiste, un objectivisme acharné, il frappait fort dans le ciel des lettres arabes.

Le recul, l'ironie, la dénonciation, la mise à nu sans concession marqueront l'œuvre qui naîtra à la suite. Six romans, tous traduits. Au Caire, où les écrivains qui comptent affûtent leurs plumes contre les baudruches du pouvoir et consignent le découragement général, Sonallah Ibrahim fait figure de sage bouillonnant, marxiste encore et toujours, dinosaure un peu mais aux yeux si brillants, qui chasse son spleen en pointant les appels à la grève depuis son ordinateur, comme autant de prémices du grand soir.

C'est donc lui qui fait remonter les vapeurs de l'Egypte de son enfance, celle du roi Farouk, de la guerre contre Israël. Qui fait place surtout à cet autre pays que personne ne quitte vraiment jamais, atemporel et sans frontières fixes, ce continent fait d'or et d'ombres, l'enfance, que Sonallah Ibrahim dépeint ici de l'intérieur, par les yeux de ce garçon. Et c'est surtout ces longues plages de rien, au rythme balancé de la routine, qui défilent d'abord parce qu'elles constituent bien la matière même de ces années où l'on grandit en regardant évoluer les adultes. Les trajets en tram, les petites courses chez les commerçants du quartier, les devantures des cinémas, les rituels des repas, tristes ici, avec ce papa esseulé qui lutte contre la déchéance physique et sociale.

Cette morosité pauvre n'a pas toujours été. Et le garçon est traversé par des souvenirs de bonheur où la mère, toujours, occupe le premier rôle. Ces moments-là ponctuent le texte et l'esprit du petit narrateur sans crier gare. Un son, une odeur renvoient à ce passé enfoui. Et petit à petit, le drame se dessine et lorsqu'il prend son essor véritable, à la toute fin, c'est bien le sentiment d'avoir partagé un moment de vie, intense, fugace, à pleurer, qui habite le lecteur.