Bernardo Carvalho. Le Soleil se couche à São Paulo. Trad. de Geneviève Leibrich. Métailié. 171 p.

Dans Neuf Nuits et Mongolia , tous deux publiés chez Métailié, le Brésilien Bernardo Carvalho entraînait son narrateur sur les traces de personnages à l'identité et au destin mystérieux. Il récidive dans Le Soleil se couche à São Paulo où il provoque la rencontre entre une vieille Japonaise installée au Brésil et un jeune immigré de la deuxième génération en rupture avec ses origines. Elle lui demande d'écrire l'histoire qui lui serait arrivée juste après la Seconde Guerre mondiale. Mais où se passe vraiment cette histoire? Qui en sont les protagonistes? Que sont-ils devenus? Et l'écrivain d'occasion, quel rôle est le sien dans ce jeu dont il ne comprend ni le motif ni le but. Entre São Paulo et Tokyo, Bernardo Carvalho dessine le cercle trouble des identités et les mensonges vrais de l'écriture.

Le restaurant avait conservé ses vieilles tables et le comptoir en rondins vernis qui donnaient à l'atmosphère un air nostalgique et alpin que j'associais aux années 50, lorsque l'esprit de développement optimiste avait fait de São Paulo son fer de lance industriel - et quand mon père, fils d'agriculteurs de l'intérieur du Paraná, s'était installé en ville et avait créé une société de construction et de gestion de panneaux publicitaires lumineux avec un lointain cousin de Fukuoka, qui avait commencé à gagner de l'argent à la fin de l'occupation du Japon par les Alliés. Ils fabriquaient des panneaux qui, grâce à des centaines d'ampoules clignotant en alternance et collées les unes aux autres en une immense mosaïque, donnaient l'illusion de textes défilant sur une surface plane. L'idée que je devais être publicitaire pour gérer les affaires qu'il avait lancées et créer les textes auxquels les ampoules donneraient visibilité, corps et mouvement, était venue de mon père.

Je suis retourné au Seiyoken la semaine suivante. J'ai arrêté la voiture à quelques pâtés de maisons et je me suis rendu au restaurant à pied. Je n'étais pas certain de ce que je voulais. Je suis entré sans regarder la caisse enregistreuse sous l'escalier. Je me suis dirigé droit vers le comptoir. J'ai commandé un plat de sashimis et une dose de saké et, deux heures plus tard, sans rien manger d'autre ni prendre la moindre initiative, j'étais le dernier client, toujours là, assis. Il me fallait prendre mon courage à deux mains pour faire ce qui ne me venait pas naturellement lorsque j'étais sobre (une seule dose ne pouvait pas me soûler). C'était une sorte de passion. Je me suis levé et je suis allé aux toilettes sous le simple prétexte de demander à la patronne du restaurant ce qu'elle avait finalement contre la littérature. Mais en passant sous l'escalier avec la phrase sur le bout de la langue, je me suis rendu compte, et j'en ai été déçu, que la vieille n'était pas à l'endroit habituel, derrière la caisse enregistreuse. Elle était partie sans que je m'en aperçoive - ou peut-être n'était-elle pas là à mon arrivée. Je suis retourné au comptoir. Le sushiman m'a demandé si je désirais encore quelque chose. La cuisine était sur le point de fermer. J'ai répondu non. «Seulement l'addition.»

Le lendemain, j'étais de nouveau là. Et, de nouveau, je ne l'ai pas trouvée. Elle était peut-être malade. J'en ai profité pour bavarder avec le sushiman, que je n'avais jamais vu (ce n'était pas le même que la veille), et pour le questionner sur la propriétaire. A ce qu'il semblait, elle était arrivée au Brésil il y avait à peu près cinquante ans. Il n'était pas certain de la date, il travaillait là depuis peu. Il avait entendu des histoires. Le restaurant existait, sous un autre nom, depuis le milieu des années 50, époque où elle l'aurait acheté. A sa connaissance (et peut-être n'était-il pas très au courant, mais au moins en savait-il plus que moi), tout ce qu'elle possédait avait été acquis à la force du poignet. Il n'a pas précisé comment. Et j'ai préféré ne pas le demander. J'ai pensé au pire. Qu'il s'agissait d'argent sale. Elle venait d'Osaka, le berceau des yakusas. Au fond, je suis un moraliste. Le monde en est rempli. C'est un malheur lorsqu'ils deviennent écrivains. Ils sont toujours prêts à émettre une opinion sur tout. Mais je n'étais pas là pour la juger et, si je le faisais, je ne saurais probablement jamais ce qu'elle pensait secrètement de la littérature, qui me poussait à vouloir la revoir. Le sushiman m'a confirmé ce que j'avais déjà subodoré: «Elle a été une jolie femme.» Il avait vu des photos. Elle devait avoir quatre-vingts ans, bien qu'elle en parût moins. Pourquoi était-elle venue au Brésil? Des bruits couraient. A propos d'un homme qui se serait tué sur le mont Koya, siège de la secte bouddhiste Shingon, qui veut dire «La parole de vérité». «Seppuku, a dit le sushiman. Koyasan est le meilleur endroit où mourir au Japon. Qui meurt à Koyasan continue à vivre.» J'ai demandé ce qui avait poussé cet homme au suicide. Et le sushiman, tout en découpant la chair blanche des tentacules d'un poulpe, a répondu sans me regarder, comme s'il parlait d'une maladie quelconque: «On dit que c'est la littérature.»