Manuel Rivas. L'Eclat dans l'abîme. Mémoires d'un autodafé. Los Libros arden mal. Trad. de Serge Mestre. Gallimard. 681 p.

Imaginez des milliers et des milliers de pages en train de brûler. Des centaines de milliers de mots, peut-être des milliards de lettres crépitant dans les flammes et partant peu à peu en fumée. C'est ce qui s'est passé le 19 août 1936 à La Corogne en Galice. Les phalangistes avaient confisqué les ouvrages des bibliothèques de la ville; ceux de la bibliothèque Germinal de la rue Sol, ceux du leader républicain Santiago Casarès Quiroga qui habitait au 12 de la rue Panadeiras et de beaucoup d'autres. Puis, ils dressèrent des bûchers et y jetèrent les livres, qui continuaient d'arriver. La destruction fut aussi systématique que possible - pas tout à fait aveugle, car le responsable du bûcher était érudit et bibliophile -, mais l'opération sur laquelle par la suite le silence s'abattit s'avéra impuissante à faire taire les livres. Ces autodafés, violents et inutiles, ne parvinrent pas à assécher ce terreau à histoires qu'est la Galice, comme le démontre brillamment Manuel Rivas.

L'écrivain galicien, dont on peut lire en français Le Crayon du charpentier et La Langue des papillons (Gallimard, 2000 et 2003), part d'un constat - ou d'un vœu? - qui lui fournit le titre original de L'Eclat dans l'abîme, sous-titré Mémoires d'un autodafé. Los libros arden mal, dit le titre espagnol: «les livres brûlent mal». Un des personnages du roman, qui sous la contrainte deviendra l'un des fossoyeurs des livres de La Corogne, le raconte lui aussi: «J'ai d'abord enterré les livres. La plupart d'entre eux étaient des livres déjà morts. Brûlés jusqu'au cœur. Ils brûlaient déjà depuis deux jours. Mais certains d'entre eux étaient encore vivants. Ça bouillonnait encore. On les recouvrait de terre, et, quelques instants plus tard, des rejetons de pages vrillés comme des bourgeons recommençaient à pousser.»

C'est en tournant autour de ce bûcher de livres, en suivant les mots qui s'en échappent, en faisant parler - en monologues intérieurs - des personnages multiples que Rivas construit son livre. Ils sont fascistes, anarchistes, communistes, prêtres, magistrats, policiers, résistants, gosses, bandits, prostituées, poètes, peintres, boxeurs, vendeurs de rue, journalistes, lavandières, photographes. Tout un monde, pris dans l'histoire des autodafés, dans la guerre civile puis dans l'après-guerre jusqu'à Maria Casarès, la fille du leader républicain, qu'un des personnages retrouvera à Paris, qui se raconte par fragments successifs. Manuel Rivas tend l'oreille, recueille leurs histoires, progresse, tisse des liens. De rameau en rameau, passant d'une branche à l'autre, il dessine une sorte de grand arbre littéraire. «Il savait que les livres avaient un rapport avec les arbres», songe l'un de ses personnages, un boxeur amateur, qui contemple le bûcher. «Il était possible de dire que les livres venaient de la nature. Et qu'il n'était pas faux non plus de prétendre, quand bien même cela semblerait exagéré, que les livres étaient des sortes de greffons.»

L'Eclat dans l'abîme est un gigantesque puzzle qui, chapitre après chapitre, fait le portrait d'une ville et d'une région. Si au début le lecteur progresse dans le noir, le livre s'éclaire peu à peu et finit par enchanter par ses emboîtements, par les pistes qu'il ouvre, par les nouveaux motifs qu'il ne cesse de proposer. Le récit, qui semble d'abord musarder, frappe à la fin par sa cohérence. La traduction de Serge Mestre dote Rivas d'une prose lyrique et ample; et, détail précieux, une liste des personnages et de leurs rôles respectifs à la fin du roman permet de ne pas s'égarer.

De ce foisonnement d'histoires de guerre et de l'après-guerre franquiste, Manuel Rivas tire le portrait d'une ville et de la terre qui l'abrite. Il fait vivre et palpiter La Corogne et la Galice autour. La ville vit sur l'Atlantique mais entourée de vaches; elle est ouverte au monde et à ses idées mais aussi provinciale et dure. Franco, le Galicien, ne revient-il pas chaque été faire flotter l'Azor, son bateau, ce «rouleau compresseur maritime»? La Corogne «aux noms de pluie multiples: Pluie du Brouillard, Pluie des Mouches, du Vent de la Faim, du Vent des Veuves, de l'Enceinte de la Nuit, [...] cette ville au ciel charnel, voluptueux, luxurieux», riche comme ce roman foisonnant, merveilleux, placé sous le signe de l'Ulysse de Joyce mais aussi d'El Ciprianillo, livre magique sur les trésors cachés de Galice et dont «on dit que pour le comprendre il fallait savoir non seulement lire, mais aussi dé-lire».