Adriaan Van Dis. Le Promeneur. Trad. de Daniel Cunin. Gallimard. 265 p.

Les incendies dans les squats de Paris et d'ailleurs font non seulement des victimes par le feu, mais encore des victimes par la charité et les lois: le désastre matériel met tout à nu. Les exilés de tous pays, sans papiers, sans argent, réfugiés là et survivant au jour le jour, travailleurs clandestins ou mendiants, deviennent d'un instant à l'autre visibles à tous, capturés par des mains charitables autant que maladroites, ou par la police, ou réussissant à fuir plus loin, vers une autre cachette.

Le héros du roman d'Adriaan Van Dis, Le Promeneur (De Wandelaar, 2007), verra sa vie chamboulée à la suite d'un de ces incendies. Ce sexagénaire néerlandais, rentier fortuné, est le témoin, au cours d'une de ses tranquilles promenades du soir, d'un tel drame. Un chien surgit d'entre les flammes et se réfugie auprès de Monsieur Mulder - lequel, interrogé par la police, dit, sans trop savoir pourquoi, s'appeler Martin. Le chien, un bâtard aux yeux caressants, fait la conquête de Mulder/Martin et, dès le lendemain de la catastrophe, il entraîne son nouveau maître dans une tournée de visites (jubilatoire pour le chien, déprimante et douloureuse pour l'homme) à tous les estropiés, clochards et autres exclus du quartier, et même au Père Bruno, le curé de l'église voisine.

A cause du chien, celui qu'on appelle désormais Monsieur Martin plonge corps et âme dans une réalité dérangeante, laide, qui d'abord ne lui inspire qu'un sentiment de distance, et pour finir le désir de venir en aide, «de faire quelque chose», mais quoi?

Avec l'empathie, l'humour et la petite touche de mélancolie qui le caractérisent, Adriaan Van Dis frappe à toutes les consciences, celle de Mulder l'athée - qui croit «en la vertu curative de la beauté» - étant placée un peu plus haut que la moyenne. Au premier étage de la Brasserie Lipp (étage appelé «l'enfer» par rapport au rez-de-chaussée appelé le «paradis»), sous le nez des garçons méprisants, Mulder régale le Père Bruno et chacun y va de sa déclaration de foi; Mulder croit à l'espérance «car on ne peut faire autrement». «Je crois - dit-il au curé chargé de tout le malheur du monde - je crois à l'imagination des gens. A deux ou trois grands inventeurs géniaux qui distendent notre cerveau et élargissent les sillons tracés pour rendre plus agréable notre existence sur la planète.» Cet optimisme est-il une parade à la prédiction lancée par un exilé, qu'un jour toute l'Afrique déferlerait sur l'Europe et qu'alors «on allait bien voir»?

Plutôt une forme de lucidité et de bonheur, une entente inexplicable entre le romancier et la réalité, comme entre le chien et le captivant Monsieur Mulder.