Morten Ramsland. Tête de chien. Hundehoved. Trad. de Alain Gnaedig. Gallimard. 437 pages.

Tête de chien, roman de Morten Ramsland, doit-il son succès aux personnages aussi attachants que loufoques, typiquement nordiques, qu'il met en scène? En partie, probablement, car là-haut, les génies du lieu sont tous parents. Dans le cirque littéraire qui se produit de l'Islande au Danemark, les grandes pièces du répertoire ont à voir avec les odeurs de poissons, les forêts hantées, les joutes féroces entre luthériens conservateurs et modernistes exaltés, les familles extensibles comme l'univers, les dynasties bouleversées par la naissance d'un fou, d'un inventeur ou d'un poète, les excès d'imagination d'un enfant ou d'un roi de la combine, les rêves, l'alcool, l'ivresse des esprits.

Et le Danois Morten Ramsland, né en 1971, auteur de plusieurs livres pour enfants et de deux romans, dont Tête de chien (Hundehoved, 2005), a créé ce dernier roman avec les numéros vedettes de ce répertoire. Il y déploie son expérience et sa fantaisie, sa façon irrésistible de passer de la logique à l'absurde à la vitesse de «Feuille de Chou» et de «Tête de Pomme» traversant à bicyclette, les yeux bandés, les rues de la ville pour épater les jeunes filles, cela n'empêche pas le lecteur d'éprouver ici ou là un sentiment de déjà lu, de se souvenir des romans de Reidar Jönsson, ou Einar Karason, ou Göran Tunström...

Pourtant ce qui précède n'empêche pas non plus que ce même lecteur se prenne les pieds dans le tapis magique d'une variation, et se laisse emporter avec un vrai bonheur dans les aventures de la famille d'Askild Eriksson: un ingénieur naval, buveur de schnaps, rescapé d'un camp nazi, peintre cubiste amateur incompris, mari de Bjørk, père d'une fille handicapée mentale et de deux garçons qui à leur tour fondent une famille. Trois générations, en Norvège puis au Danemark, des années 1930 à nos jours, révèlent leurs histoires, celles-ci levées comme des lièvres, comme des créatures fuyantes et changeantes, par le plus jeune de la tribu, Asger Eriksson.

Ce dernier veut savoir: comment son grand-père a échappé aux Allemands? Comment son père, né avec d'énormes oreilles, s'est perdu enfant dans une forêt du Nordland et en est ressorti transformé en adolescent? Si lui, Asger, a réellement fait mourir sa tante (l'enfant handicapée, appelée méchamment la «Merdeuse») au cours d'une lutte sous l'escalier de la cave? Savoir aussi ce que signifiaient pour son grand-père les obsessionnels «chiens de sang»? Et bien d'autres choses.

Au début du roman, Asger rentre au Danemark après sept ans d'absence, à la demande de sa sœur car grand-mère Bjørk se meurt. Asger comprend qu'il est temps pour lui (il est peintre comme aurait voulu l'être son grand-père) d'accepter les histoires familiales qui avaient «hiberné dans sa conscience» et «exigé de livrer leur vérité». C'est nécessaire, s'il veut parvenir enfin à vivre sans se laisser «envoûter par le noir, les ténèbres et l'obscurité» et, peut-être un jour, parvenir à raconter ces histoires sur la toile, à sa façon.

La quête d'Asger - le thème du roman - est traitée en quelque sorte dans l'ombre et le tourbillon des événements: ceux-ci n'en paraissent que plus vrais, quasi cinématographiques, grâce au style réaliste de Morten Ramsland. Réaliste, oui, mais avec de fréquents vagabondages dans le merveilleux. Par exemple quand la grand-mère se fait envoyer des boîtes de conserve remplies de l'air de sa ville natale. Ou quand un atelier se transforme à la faveur d'un coup de foudre: «L'atelier entier commença à porter l'empreinte de cette atmosphère débridée, et l'on perçut partout un amour qui sapait le fondement de toutes les pratiques établies: de l'amour dans les carnets de commande, de l'amour dans les registres, de l'amour entre les lignes de la comptabilité, de l'amour de tous côtés.»