Ritournelle de la faim. Gallimard, 208 p.

«La tranche de pain fondant, nuageux, que j'enfonce dans ma bouche et à peine avalée j'en demande encore, encore...» Parler de la faim, c'est aussi dire à quel point ce qui la soulage est merveilleux, rare, inoubliable, comme ce souvenir d'écrivain - qui fut après-guerre, dit-il en ouverture, un enfant affamé. Peut-être que décrire la faim ainsi, en creux, elle qui est une absence, est ce qui dit le mieux cette «sensation étrange, durable, invariable, presque familière pourtant. Comme un hiver qui ne finirait pas.»

La faim apparaît peu en tant qu'elle-même dans le récit. Elle torture sournoisement une vieille cantatrice déchue et solitaire; elle est lancinante dans la guerre - la Seconde Guerre mondiale - qui finira par abattre le petit monde d'Ethel, héroïne du roman (mère rêvée de l'écrivain), fille de coloniaux rapatriés à Paris, exilés à Nice et enfin chassés vers les montagnes. La faim apparaît surtout masquée, comme une menace, une crainte ultime, organique, animale, que véhicule la misère et qui sape lentement tout un monde d'avant-guerre, finissant, décadent, livré aux égoïsmes individuels, au racisme ordinaire, à la bêtise.

La faim, ou plutôt sa crainte informulée, pousse vers l'infamie. Celle-ci hante le roman; elle est dans cette montée des fascismes qui s'installent peu à peu jusque dans le salon des parents d'Ethel. Elle amène ceux-ci à dépouiller leur fille; elle marque l'existence de l'amie d'enfance d'Ethel, Xenia, Russe exilée et ruinée.

Au milieu de ce monde finissant, la figure d'Ethel brille, affamée, elle, de justice, d'amour, de liberté. Ethel ressemble comme une sœur aînée à Jean, le héros de Révolutions, un autre roman de Le Clézio. Lui aussi vit le naufrage d'une famille coloniale et goûte aux récits nostalgiques et au thé vanillé rapportés de Maurice; lui aussi est témoin d'une guerre, celle d'Algérie; lui aussi reste fidèle à une vieille dame; lui aussi cherche l'amour et la liberté.

Cette «ritournelle» de Le Clézio, toujours dans le bonheur lumineux des mots et dans cette science particulière de la description du ciel, de l'air, des souffles, se déroule sur un air connu, familier. Un peu trop? Oui. Le Clézio ne surprend plus, mais il enchante toujours.