Je serai parmi les amandiers. Trad. de Marianne Weiss. Actes Sud. 106 p.

Alors que son corps se délitait, Hussein Al-Barghouti, cheveux blonds bouclés comme un lutin des songes, voulait recoudre les morceaux de sa vie. Oui, c'était cela. Tandis que le cancer le rongeait, l'écrivain palestinien, âgé d'à peine 47 ans, revenait sous les oliviers et les amandiers de son enfance après trente ans d'exil.

Marcher sous la lune. Ecouter les légendes familiales zébrer le ciel. Se poster au pied du vieux monastère, niché sur une petite montagne, et poursuivre les sanglots d'un enfant dans la nuit. Hussein Al-Barghouti, parmi les plus belles plumes palestiniennes, poète, parolier, scénariste, auteur de théâtre, essayiste, est mort le 1er mai 2002.

Je serai parmi les amandiers déroule, au rythme d'un rêve éveillé, un somptueux chant d'adieu au monde, aux siens, aux poètes, aux histoires des temps passés, aux arbres, aux animaux. A sa terre aussi bien qu'il ne cesse de répéter «je suis revenu sans revenir», sentant sans doute qu'elle se disloquait comme son corps à lui.

Proche de la fin, Hussein Al-Barghouti devait revenir au début. Et tout le texte avance par mouvements circulaires, grandes et petites boucles, usant des répétitions pour tisser une toile où humains, animaux, passé et présent jouent de correspondances infinies. Et l'écrivain se sent appartenir à tous les règnes de la création dans l'assurance d'éclore en fleurs d'amandier ou de renaître en ghaririya, petit animal des montagnes. Rendre visite au deir, le monastère vidé de ses moines qui surplombe le village familial, devient une drogue. Là vivaient des figures familiales nimbées d'une aura surnaturelle. Le grand-oncle Qaddoura, taillé comme un géant, et son frère Kayed, tous deux bandits de grand chemin, s'illustraient avec éclat lors de vendetta, de disparitions ou de veillées avec les gitans. Qaddoura jouait du rebab et le son de l'instrument hante tout le récit. Les croyances populaires où les vipères s'envolent en chantant des youyous s'immiscent dans les souvenirs de la mère de l'auteur, sollicitée pour raviver des pans de la geste familiale.

«Je viens du pays des histoires», chante Fayrouz, la grande interprète libanaise. Ces vers et ceux de Mahmoud Darwich ponctuent le texte avec la régularité d'un balancier. Je viens du pays des histoires, glisse naturellement et presque soulagé Hussein Al-Barghouti en remontant à Gilgamesh et à Ali Baba.

«La maladie est un point de vue sur la vie», énonce-t-il d'emblée, un état de transe où l'acuité aux détails se décuple. «A la périphérie des choses», il se baigne dans le bourdonnement des abeilles, avale la poussière jaune soulevée par le vent, disparaît dans le violet vif et soudainement étrange d'un ciel du soir. La tumeur se love dans le poumon, devient énorme et affecte la respiration au point de donner au souffle la rugosité des sons de la forêt.

Sans cheveux, presque statufié, Hussein Al-Barghouti se voit devenir prophète en toge jaune. Il se sent aussi enfant à nouveau, en regardant son fils de 4 ans, Athar, qui lui aussi conte des merveilles. Le père se fond dans le fils jusqu'à la disparition, sereine et consentie.