«Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe. La mort les traverse de part en part, comme de l’air. Ils sont imaginaires, ils n’ont jamais existé. Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c’est moi qui l’ai inventée. […] Ils seraient fous ceux qui se croiraient enfermés dans un livre.»

Voilà comment Régis Jauffret s’exprimait dans le préambule de Sévère, paru en mars dernier au Seuil. Le livre s’inspire cependant de la mort du banquier Edouard Stern assassiné par sa maîtresse, ce dont l’auteur, qui a suivi le procès qui s’est tenu à Genève pour le compte du Nouvel Observateur, ne s’est jamais caché. Le nom du banquier ou de ses proches n’apparaît nulle part dans le roman qui raconte, suivant les méandres de l’affaire tels qu’exposés lors du procès, comment et pourquoi une certaine «Betty» assassina un «prince de la finance».

Les remarques préliminaires de Régis Jauffret clamant son droit à la fiction, ne l’ont pas empêché de se retrouver avec son éditeur, sous le coup d’une assignation judiciaire lancée début octobre par la famille d’Edouard Stern. Sa veuve, ses trois enfants et sa sœur attaquent au civil pour «atteinte à la vie privée» et demandent le retrait du livre. Dans la ligne de mire des plaignants, un projet de film, annoncé en juillet dernier, porté par la comédienne Hélène Fillières qui souhaite réaliser une adaptation de Sévère. Selon la presse française qui s’est procuré l’assignation, la perspective d’une telle adaptation cinématographique a poussé les plaignants à réclamer en outre, le cas échéant, une astreinte de 200 000 euros.

Régis Jauffret n’est pas le seul écrivain à s’être inspiré de l’affaire Stern. Un roman de Laurent Schweizer, intitulé Latex (Seuil, 2008), brodait déjà autour d’un milliardaire nommé Kidman en agitant les fantasmes réveillés par l’affaire Stern. Mais jusqu’où peut aller un écrivain qui s’empare d’un fait divers? Le cas de Régis Jauffret n’est pas isolé, comme le rappelle l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat, auteur de nombreux ouvrages sur la censure et les livres*.

«Il y a une jurisprudence, explique-t-il, sur le statut du romancier. S’il ne fait pas une enquête d’information, il doit être prudent concernant la vie privée. Elle pose quelques limites.» Cette jurisprudence remonte à un feuilleton littéraire publié par Françoise Chandernagor dans Le Figaro, l’affaire du Dr Godard: «Elle avait été condamnée parce qu’elle mettait en scène la vie privée de toute la famille, pas seulement celle des disparus. Les tribunaux avaient considéré, raconte l’avocat, qu’elle n’était pas journaliste ou grand reporter et que le côté «j’imagine que…» n’allait pas. On lui avait dit: ou vous restez dans le cadre de la pure fiction et vous sortez de l’histoire; ou vous restez dans cette histoire mais vous prenez une casquette de journalist.»

L’avocat évoque aussi le cas de Philippe Besson qui, dans L’Enfant d’octobre (Grasset, 2006) mettait en scène Christine Vuillemin, la mère du petit Grégory: «Il a été condamné vertement déclare Emmanuel Pierrat. Il y était allé très fort, en prêtant, de façon romanesque, des pensées à Christine Villemin – qui gardait son nom dans le livre – selon lesquelles elle avait envie de tuer son fils. Or, elle a été acquittée par la Cour d’assises et considérée comme innocente.

Comment faire alors pour éviter les poursuites? Les éditeurs se protègent en amont, confirme Emmanuel Pierrat: l’avis juridique s’est «généralisé et il n’y a plus grand-chose – romans, images, documents – qui passe à travers».

Mais l’exemple parfait du roman tiré d’un fait divers reste De Sang-froid, de Truman Capote. «C’est le modèle auquel il faut se tenir, estime l’avocat. Modèle non seulement littéraire – c’est un chef-d’œuvre! – mais aussi parce qu’il suit pas à pas la vérité judiciaire. Quand Truman Capote décrit la scène du meurtre, il le fait d’après les aveux passés par les intéressés. Il s’en tient à la stricte vérité judiciaire.»

Les tribunaux parisiens diront l’année prochaine ce qu’il en est de Sévère . Emmanuel Pierrat pronostique que la famille n’obtiendra «pas grand-chose». Car, explique-t-il, l’affaire Stern, qui porte sur la sexualité, met de toute façon en jeu la vie privée. A quoi s’ajoute le grand nombre d’articles qui ont détaillé, sans être attaqués, cette vie privée. «Vous avez laissé passer tout ça, diront peut-être les tribunaux, et bien, vous vous exposez à ce qu’un romancier s’empare de l’affaire.»

* Vient de paraître: EmmanuelPierrat, «100 livres censurés»,Ed. du Chêne, 192 pages .

L’exemple parfait du roman tiré d’un fait divers reste «De Sang-froid»,de Truman Capote