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Roman. Emile, pas un pas sans Bata

La vie de Zatopek, le plus grand coureur de l'après-guerre, sous la plume claire et précise de Jean Echenoz.

Courir. Minuit, 142 p.

Pas facile, la vie d'Emile, du moins au début. Quand les troupes nazies envahissent le territoire de la Tchécoslovaquie et imposent leur loi. Pas facile d'être prolétaire. Les privations, l'usine. Chez Bata, le grand fabricant de chaussures du pays, dans l'odeur du caoutchouc et les poussières qui asphyxient. Emile fait son boulot. Bata invente le sponsoring avant l'heure, mais gratuit. L'entreprise fait participer ses ouvriers à des compétitions de course à pied. Emile n'est pas du tout sportif, il a même horreur du sport, écrit Jean Echenoz dans Courir: «Il traiterait presque avec mépris ses frères et ses copains qui emploient leurs loisirs à taper niaisement dans un ballon.» Il préfère les cours du soir. Mais il est accommodant. Il courra. Bizarre sa foulée. Les autres sont stupéfaits. Surtout les Allemands qu'il dépasse. On lui propose de s'entraîner. Emile refuse. «On sait comme il est, Emile, quand il dit non c'est en souriant.» Ce sera oui. Il y prend goût.

Courir raconte la vie d'Emile Zatopek, dont le nom de famille n'est jamais prononcé; le plus grand coureur de fond de la deuxième partie du XXe siècle, qui battait les records malgré une technique que n'importe quel entraîneur aurait voulu bannir des stades, même à l'époque, avant les vidéos et la médecine sportive de haut vol. Un type consciencieux. Un gentil. Un gagneur. Il déteste arriver derrière. Il adore doubler ses concurrents. Et il les double. D'abord dans son pays occupé. Où il devient rapidement une vedette. Ensuite à l'étranger. Il arrive en inconnu, sans équipement, après une nuit blanche. Et il pulvérise tout le monde. Il court vite, Emile. On dirait que c'est sans effort s'il n'avait l'air d'en faire autant. Car il grimace, il se remue, il se tord dans tous les sens. L'horreur sportive proprement dite. Aucune élégance sur la piste. Une élégance intérieure. Douce, sans méchanceté. Emile est un type à qui tout semble advenir sans qu'il l'ait vraiment demandé. Y compris les triomphes, y compris la célébrité dont il ne savait que faire et qui ne lui a pas toujours épargné les déboires.

Car Courir n'est pas que le récit de la vie d'Emile. C'est aussi celui de la vie d'un homme simple, n'importe quel homme peut-être, dans le chaos de l'histoire depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec l'occupation. L'arrivée des communistes au pouvoir. Le tournant stalinien, la dictature, les procès et les condamnations. Emile est le symbole de la réussite communiste pendant la Guerre froide. Il est pris en otage par quelque chose qui le dépasse. Toujours gentil. L'histoire glisse-t-elle sur Emile? Pas tout à fait. Car venue l'époque du printemps de Prague, Emile le célèbre, le héros de la Tchécoslovaquie communiste, se rangera du côté des partisans du communisme à visage humain. C'est qu'il est humain, Emile, ce qui lui vaudra des ennuis après l'invasion des blindés du Pacte de Varsovie. Et une fin d'existence en héros (il meurt en novembre 2000), toujours modeste, après la chute du communisme.

Courir est l'un des plus jolis livres écrits sur le sport, et singulièrement sur la course à pied dont il est si difficile de dire exactement les sensations qu'elle procure et les limites qu'elle fait atteindre. Les coureurs, à ce sujet, profèrent des banalités. Les journalistes emploient un langage technique ou un lyrisme exaspérants. La course à pied est une expérience intérieure. Emile aurait pu le dire s'il avait été bavard.

L'écriture économe, froide et claire de Jean Echenoz rend exactement les silences du taiseux, tout autant que le langage de son corps. Sans vaines tentatives d'héroïser le héros. Courir nous plonge dans l'histoire sans avoir l'air d'y toucher, sans les grimaces d'Emile mais avec son orgueilleuse modestie.

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