Martin Suter. Le Dernier des Weynfeldt. Der letzte Weynfeldt. Trad. d'Olivier Mannoni. Bourgois. 342 p.

La vie des riches n'est pas de tout repos, même à Zurich, même quand ils ont pris toutes les précautions utiles pour échapper à l'imprévu, même s'ils évoluent dans un monde aussi feutré, aussi protégé mais nourri d'intrigues et de calculs que celui de l'art et des ventes aux enchères. Adrian Weynfeldt n'échappe pas à la règle. Avec lui, Martin Suter continue son exploration acidulée de la bourgeoisie zurichoise, de ses rituels, de ses compromissions douces, et de son existence répétitive où le moindre coup de vent ressemble à une tempête.

Adrian Weynfeldt, la cinquantaine bien tassée, est le fils tardif d'une famille fortunée au nom prestigieux. Ses amis sont soit plus vieux que lui, soit plus jeunes. Il les voit chaque semaine, à jour fixe par génération, pour un repas dont il règle naturellement l'addition. Une amusante galerie, où Adrian joue alternativement le rôle du bon fils et de l'ami plus âgé. Adrian n'a pas besoin de travailler. Il pourrait rester dans son appartement somptueux entouré de ses œuvres d'art et de ses meubles de collection. Mais l'oisiveté ne fait pas partie de son programme. Donc il travaille, si l'on peut parler ainsi de son rôle d'expert en art suisse dans une grande société de ventes aux enchères qui pourrait s'appeler Christie's ou Sotheby's.

Martin Suter a le chic pour planter le décor en quelques pages, un savoir-faire normal dans la littérature américaine, mais peu courant sous nos latitudes. Un cadre, le monde de l'art et du marché. Un mode de vie routinier et organisé grâce à une gouvernante qui veille à tout et qui veillait déjà sur sa mère. Une secrétaire dévouée qui alterne périodes de boulimie et de privation... Surgit un grain de sable plein de charme nommé Lorena. Adrian l'a rencontrée par hasard dans un bar proche de son domicile où il s'autorise de temps en temps à écluser un Martini. La jeune femme entame la conversation. Weynfeldt paie les boissons. Et les voilà dans le bel appartement qui épate la belle Lorena. Manque de chance, Adrian la découvre le matin sur son balcon prête à en finir avec la vie. Il la sauve. Quel bonheur, quelle erreur!

Car la vie continue. Dans le monde d'Adrian Weynfeldt elle ne peut que continuer. L'expert achève l'organisation de la vente saisonnière d'art suisse. Une vente à laquelle il manque le tableau vedette qui en fera un événement. Jusqu'à l'appel de son ami Klaus Baier, fils de riches dont la richesse semble être partie en lambeaux à cause de spéculations hasardeuses sans que personne le sache. Klaus possède, ou plutôt possédait une fabuleuse collection, qu'il disperse pour maintenir son train de vie et dissimuler ses déconvenues financières. Il a demandé autrefois à Adrian comment se comporterait l'une de ses pièces maîtresses, Femme nue à la salamandre de Félix Vallotton. «Remarquablement», avait répondu l'expert. Cette fois, il veut la vendre. Or Baier possède en fait deux exemplaires de ce Vallotton, le vrai et sa copie presque parfaite, exécutée par un peintre, qui est aussi un ami de Weynfeldt. La différence est minuscule, elle fera toute la différence.

Au fil des pages, Adrian apparaît pour ce qu'il est, le dernier fils d'une espèce protégée, incapable d'affronter les conflits, de dire non, de se départir de sa politesse et de sa générosité discrète. Un de ces naïfs cultivés, qui semble être la victime désignée des personnages intéressés qui l'entourent, de la trouble Lorena dont il paie les factures et qui l'embarque dans une curieuse affaire, de l'ami collectionneur qui monte une entourloupe, du peintre aigri qui voudrait se venger de sa propre amertume... Martin Suter soutient l'intrigue avec habileté, avec la distance froide qui est sa marque de fabrique, avec le respect des ambiguïtés, des rebondissements et des silhouettes d'une littérature qui se situe au croisement de l'énigme, du suspense et du portrait de caractères.