Tanguy Viel. Insoupçonnable. Minuit, 128 p.

Les héros de Tanguy Viel sont des perdants pathétiques et sympathiques qui calculent minutieusement des martingales pourries. L'Absolue Perfection du crime (Minuit, 2001, repris en coll. de poche) mettait en scène un hold-up raté. L'échec se lisait déjà dans l'ironie du titre. Insoupçonnable joue sur le même effet d'annonce.

Ils se croient invincibles, Sam et Lise. Aveuglés par l'ardeur de leurs désirs, ils forgent un plan compliqué, qui fatigue rien qu'à en imaginer la réalisation. Elle travaille comme entraîneuse dans un bar de la petite ville de province. Il rêve en attendant son retour chaque soir: elle n'accepte jamais de coucher avec ses clients. Cette éthique porte ses fruits puisqu'un notable, un veuf nommé Henri, la demande en mariage.

Lise présente Sam comme son frère. Le voilà embarqué dans un étrange théâtre d'illusions, partenaire malheureux au golf, parent à plaisanterie, beau-frère idéal. Le plan qui devait permettre aux amoureux de disparaître, magot en poche, tournera mal, forcément. Un autre frère, un vrai, celui d'Henri, se révélera autrement machiavélique. Une histoire de lutte de classes qui finit comme prévu: par l'absorption des petits par les gros.

L'intrigue est menée avec rigueur. Mais ce qui retient et séduit, comme dans les romans précédents, c'est le jeu avec les formes, la maîtrise du style, la crédibilité du langage parlé recréé. Et cette façon de tordre la syntaxe qui est la marque de fabrique de Tanguy Viel (on pense parfois à François Bon, mais dans un registre tout différent).

Une noce de riches, dans un jardin, probablement en Bretagne, au bord de l'océan en tout cas: cette scène d'ouverture, éclairée comme dans un film, est vue à travers les yeux de Sam, faux frère, amant véritable. Et jusqu'au bout, en flash-back ou sur le motif, c'est lui qui tient la caméra. Un regard qui manifeste encore une fois un sens aigu des lumières, des cadrages, des gros plans (un Panama, une main sur une cuisse), du montage. Le deuxième roman de Tanguy Viel ne s'intitulait-il pas justement Cinéma?