Jean Rhys. L'Oiseau moqueur et autres nouvelles. The Whistling Bird. Trad. de Jacques Tournier. Denoël. 168 p.

Quelques pages à peine et c'est tout un monde qui s'ouvre, avec ses bruits et ses cris. Toute une époque aussi, le Paris des années 1930, dans le tournoiement des Américains exilés.

Jean Rhys y était, a tout vu, tout vécu. Fille d'un Anglais et d'une Antillaise, elle fera de la France sa patrie d'écriture, son poste d'observation d'entre-deux mondes, toujours à l'affût des métissages à peine tolérés.

Paraissent aujourd'hui, dix-huit nouvelles inédites en français. L'Oiseau moqueur et autres nouvelles détache de l'ombre enfumée des salles de bal des femmes fortes à deux doigts de sombrer, des chroniqueuses de mode frappées par l'âge qui s'avance, des amoureuses quittées, des accouchées sonnées, des lasses qui aimeraient tellement se montrer déterminées à tenir les coups du sort à distance. Femmes et seules, elles ne peuvent être qu'à la marge ou carrément hors jeu. Elles subissent, perdues dans l'alcool, ou assument, tenaces dans leur choix d'être différentes.

Elle a une voix, Jean Rhys, décalée et râpeuse. Une façon de soliloquer avec la solitude, les abîmes et la mort. Ses héroïnes, immédiatement reconnaissables, parlent pour elle, incarnent ses errances en déambulant sur le boulevard Montparnasse.

Parmi toutes, c'est peut-être Miss Dufreyne qui porte le plus haut l'étendard des écorchées. Enveloppée dans ses rêves déchus de réussite, elle boit des fines à l'eau (mélange de cognac et d'eau) au Zanzibar.

Soir de déprime. Miss Dufreyne «était une créature toute de faiblesse et de sentiment, innocente, indolente, pathétiquement incapable de mensonges, de ruses, ou simplement d'autodéfense - et c'était trop tard désormais». Trop tard.

En quelques coups brossés, Jean Rhys décrit l'effet des nappes d'alcool qui enflent comme la houle. Et puis ce tableau, accroché en face de Miss Dufreyne. Il représente Léda et le Cygne. La maîtrise de l'écriture fait que l'on se perd dans le regard «surpris et déçu» du personnage, que l'on voit le tableau comme lui et puis que l'on glisse dans ses rêveries nimbées des couleurs de la toile. Et c'est comme si le tableau lui-même se déversait sur Miss Dufreyne avec les rouges et les jaunes, comme des vagues, tout autour d'elle. A la relecture, rien de ce raz de marée. Mais l'impression, réelle, palpable, demeure. Les ellipses, Jean Rhys les manie à merveille.

Jamais d'atermoiement dans ces portraits de perdantes. Il s'agit plutôt de saisir cet éclat vif qui définit les états extrêmes. Une sorte de lucidité qui n'exclut pas la colère. Dans «J'espionne une étrangère», une petite ville se ligue contre une femme venue de Prague. Mise au ban, la femme en question ne baisse pas l'échine. Pire, elle pose, d'un trait, le diagnostic de la folie qui l'entoure. Ce qui ne fait qu'accroître l'hystérie collective.

Autre extralucide, une femme qui vient d'accoucher. «Apprendre à être mère», c'est le titre de la nouvelle, chef-d'œuvre de concision. Chaleur, promiscuité, hurlements. La maman ne parle que quelques mots de français, mur infranchissable au cœur de l'intimité la plus grande. La douleur monte. Rideau. L'enfant est là. La mère ne ressent aucune émotion face à son bébé. Trop épuisée. Devant l'amie toute roucoulante qui vient la voir, face à la sage-femme impeccable, elle balbutie des excuses. Au tout dernier paragraphe, seule avec son enfant, elle le prend enfin dans les bras. La façon dont Jean Rhys décrit, sans effet aucun, platement presque, la naissance du sentiment maternel bouleverse.

Jean Rhys a vécu longtemps l'exil et les amours compliquées. L'alcool aussi qui ne la lâchera pas. Entre les années 1920 et 1930, elle écrit quatre romans. Puis disparaît vingt ans durant, vivant chichement, en Angleterre, peut-être. La reconnaissance et la gloire surgiront en bout de chemin, dans les années 1960, avec La Prisonnière des Sargasses, réécriture aux Antilles du Jane Eyre de Charlotte Brontë. Ce succès tardif ne la sauvera pas de la pauvreté ni de l'isolement. Son œuvre, depuis, brille, un peu à part, toujours, au firmament des lettres anglaises.