Dag Solstad. Honte et dignité. Gemanse og vergighet. Trad. de Jean-Baptiste Coursaud. Les Allusifs. 184 p.

«Se sentir contraint et forcé de vivre à cette époque, dans ces conditions…» est une réalité que le professeur Elias Rukla regarde vaillamment en face chaque matin, avant de se lancer sur le chemin du lycée d'enseignement secondaire de Fagerborg et de donner à des jeunes filles et jeunes garçons quelques notions (à défaut de connaissances profondes et appréciées) sur l'auteur national Henrik Ibsen.

Chers professeurs, indispensables enseignants, quelles poignées de main fraternelles, quels rires entendus et sourires amers vous ne manquerez pas d'échanger avec Elias Rukla au cours de la lecture de son monologue! Celui-ci commence, comme une ordinaire semaine d'enseignement ordinaire, un lundi matin: le professeur cinquantenaire, légèrement nauséeux à cause d'un petit excès dominical d'alcool, attaque l'acte IV du Canard sauvage d'Ibsen, devant une trentaine d'élèves polis mais indéniablement en train d'évoluer, avec leur mine de souffre-douleur, «leurs joues de jeunes chiots», leur immaturité et toute-puissante adolescence (on pense à Gombrowicz), dans un monde fort éloigné de celui d'Ibsen. Ce matin-là, les pensées d'Elias Rukla, exacerbées par un éclair de lucidité, s'élèvent vers deux sommets d'une égale beauté: l'un rayonnant de la dignité de celui qui accomplit la mission à lui confiée, l'autre rayonnant d'une inspiration subite, d'une compréhension foudroyante du Canard sauvage d'Ibsen par le biais d'une didascalie jusqu'alors demeurée obscure. Mais comment transmettre aux élèves avachis, indifférents, cette vision nouvelle, somme toute résultat des expériences professorales autant que privées d'Elias Rukla? Il n'y a tout simplement pas de solution. Même les collègues, dans la salle des professeurs, n'offrent aucune prise à ses tentatives de conversation. D'ailleurs, depuis combien de temps n'a-t-il plus eu de conversation digne de ce nom? Avec une poésie sauvage et envahissante, frustrations et déceptions (souvent causées pas sa propre modestie), révolte face aux aberrations collectives (ah! La télévision, le chambardement des valeurs…), vie conjugale amollie, amitié trahie, passion solitaire pour ses chers écrivains, tout cela l'emmène au plus profond de sa conscience. Longtemps, les mots intérieurs ont formé pour lui un abri façonné d'allégories et d'images consolantes, une sorte de parapluie parabolique. Honte et dignité (Gemanse og vergighet, 1994, un des vingt romans publiés à ce jour par Dag Solstad) est composé dans un style proche de celui de Thomas Bernhard; la dérision si souvent attachée à cette manière s'y retrouve, mais ce sont surtout l'amertume, la rage, l'inanité d'une certaine tenue morale dans la société contemporaine qui s'incarnent en Elias Rukla. Et encore l'émotion, quand Elias, ce lundi fatal, se livre toute honte bue au massacre de son vrai parapluie (qualifié de parabolique!) dans la cour de récréation, à la vue de tous, et qu'ainsi faisant il brise des chaînes insupportables et s'éjecte sans retour possible de la société.