Yann Apperry. Terre sans maître. Grasset, 226 p.

Un homme dans la trentaine, Ilya Moss, se met en marche en direction d'une sorte de muraille de Chine qui couronne une haute crête. Ce mur immémorial, attirant et étrange, se dresse et s'étire sur des terres germaniques. On prétend au village d'en bas, dans lequel une femme habitant la dernière demeure sur le chemin de la montagne tient le registre des allées et venues, qu'il attire les fous. Ambiance résolument onirique, lente et pénible progression à la seule lumière de la lune.

Ilya a jugé prudent de s'offrir les services d'un guide, mais voilà que ce guide, après avoir pris le large sans se soucier de son client, se métamorphose en implacable ennemi. Ilya s'enfonce dans une quête et son guide dans une traque. Les deux personnages semblent incarner quelque intime et paradoxal conflit exigeant l'effacement de l'un ou de l'autre.

Ce récit en forme de rébus métaphysique se développe en une suite de sursauts chaotiques propres au cauchemar. Après l'ascension de la montagne, perturbée par le méchant guide Krebs, Ilya trouve la brèche dans le mur, s'y faufile, le franchit, mais Krebs l'attend et la traque se poursuit de l'autre côté, impitoyable, dans un univers toujours plus inquiétant. La thématique de l'homme en quête (de sa mémoire, comprend-on peu à peu) et traqué sans relâche fonctionne sur les ressorts du suspense jusqu'à l'ultime affrontement des deux personnages, après quoi le récit s'effiloche et semble s'égarer vers une introuvable fin. Dans cette ambiance irréelle et onirique, l'auteur glisse bientôt, assez curieusement, des soldats de plus en plus clairement nazis, alors que le récit, jusqu'ici intemporel, se situe toujours plus nettement dans les années précédant de peu la Seconde Guerre mondiale. Revenu de mille dangers, voilà notre héros Ilya dans un manoir où les dignitaires du régime célèbrent l'avènement d'une ère nouvelle. Ilya y retrouve son passé, de larges pans de sa mémoire et son amour pour une jeune femme attirante et trouble. L'amnésie reflue et un musicien apparaît. Dans ce monde de brutes, pas de place possible pour lui. Il ne peut qu'être du côté des persécutés et prendre la fuite.

Ecrivain français domicilié à Berlin, Apperry, qui n'a pourtant pas 40 ans, semble nourrir son imaginaire à des sources germaniques fantasmées et d'un autre âge. Il possède un art affûté pour plonger le lecteur dans un cauchemar et l'y promener à sa guise, mais l'ahurissante progression d'Ilya Moss ne va pas sans longueurs, ni sans lourdeurs. L'auteur doué en fait un peu trop, et, au lieu de s'envoler, le récit s'enlise dans ses boursouflures métaphoriques.