Culture

Roman français. Régis Jauffret invite à une errance noire

Ce récit de la longue «Promenade» d'une femme sans nom, qui a l'imagination du pire, repose sur une narration au conditionnel. Effrayant et fascinant!

Des romans français de cette rentrée, Promenade est sans doute le plus radical dans son parti pris de noirceur et ses choix narratifs. Régis Jauffret, dont c'est le neuvième roman (et le cinquième publié depuis 1998 chez Verticales), semble n'aimer ni les histoires ni les corps, à voir la façon dont il détruit les unes au fur et à mesure qu'il les ébauche et réduit les autres à des silhouettes mécaniques. Promenade se contente de décrire la longue errance d'une femme sans nom dans la grande ville anonyme où elle ressasse son angoisse (mot omniprésent dans la seconde moitié du livre) et son désir de mort.

Comment se fait-il alors qu'on lise jusqu'au bout ces 300 pages dont seul le titre dément la sensation d'enfermement qu'elles procurent? C'est que ce roman, qui effraie, fascine aussi par le pari stylistique sur lequel il repose: le recours obstiné au pronom «elle» et au mode conditionnel. Manière de suggérer que si la vie est quotidienne – et l'univers minimaliste de Jauffret est bien celui des faits et gestes des gens ordinaires –, l'existence tout entière pourrait n'être qu'une suite d'hypothèses.

«Elle» vit seule, elle n'a pas de nom, pas de travail, pas d'amis, seulement une mère avec laquelle elle ne s'entend pas et un appartement dont elle est assez rapidement expulsée. Elle erre dans la rue à la recherche d'un contact humain, entre dans les bureaux d'une entreprise, couche avec le patron d'un bar qui lui propose de l'héberger dans une mansarde, s'installe dans un hôtel miteux, va chez le coiffeur, se brouille avec une amie, a un découvert bancaire, souffre d'insomnie… Et surtout elle marche sans trêve comme en «un suicide nonchalant». Les rencontres épisodiques qu'elle fait lui fournissent à chaque fois l'occasion de s'inventer de nouvelles histoires, aussitôt avortées, et qui se terminent très mal, car elle a l'imagination du pire.

Le récit accumule en effet les morts violentes virtuelles, dans un paroxysme qui atteint son sommet p. 202, avec douze disparitions évoquées en vingt lignes: accidents de voiture, empoisonnement domestique, noyade, agression, malaise cardiaque et accident d'avion! A tel point qu'on est tenté de parler d'une sorte d'humour de la catastrophe… Elle s'en tire toujours, de justesse, comme si sa vie n'était qu'une mort sans cesse différée, un grand labyrinthe dont elle explorerait une à une les voies sans issue. Son rêve? «S'annihiler, puis se reconstruire un psychisme de secours, simpliste, végétatif, mais sans la moindre trace d'inquiétude.»

A l'errance lente dans la ville, au vide relationnel de l'héroïne s'opposent la vertigineuse activité de son cerveau et la prolifération des personnages qu'elle fait surgir et disparaître comme des marionnettes tragiques. Tout se passe comme si Jauffret avait concentré ici, en une seule personne, pour leur donner plus de force, les mille et une histoires de son livre précédent, ces Fragments de la vie des gens (Verticales, 2000; réédition en novembre dans la collection de poche Folio) qui racontaient froidement la décomposition du couple. Le romancier n'utilisait déjà que les pronoms masculins et féminins, ainsi que l'imparfait et le passé composé. Dans Promenade, il leur ajoute ce conditionnel digressif qui mine la linéarité du récit et lui confère son caractère fragmentaire, sorte de prisme à travers lequel Jauffret semble voir son existence et la société. La réussite de ce livre singulier tient à la parfaite adéquation de sa forme et de son contenu. Jusqu'au dernier mot, qui lui sert de titre.

Invité par Patrick Poivre d'Arvor sur le plateau de Vol de nuit, Régis Jauffret a parlé de la solitude constitutionnelle de son héroïne et insisté sur sa fin «lumineuse». La voici, pour que le lecteur puisse en juger: «Le matin de sa mort elle a entrouvert la porte de son logement. Un voisin a remarqué sa dépouille qui dépassait sur le palier. La veille au soir elle avait approché une chaise de sa fenêtre, elle s'était laissé caresser par le soleil couchant. Sa vie lui avait semblé lumineuse. Canicule, intempéries, elle avait l'impression d'avoir marché longtemps. Promenade.»

Régis Jauffret, Promenade Verticales, 304 p.

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