Paul Gadriel. Tout le plaisir est pour moi. Seuil. 267 p.

Roman? Romans, avec un s, proclame la page de garde! On se dit, au fil de la lecture, qu'il s'agirait plutôt de nouvelles, mais sans exclure, plus on avance, que cette suite de nouvelles forme d'une certaine manière un roman, sans s, ce roman étant la somme des personnages attachants, sincères et originaux qu'aurait rencontrés un auteur âgé d'une cinquantaine d'années. «Ma vie est un roman», fanfaronnent les fiérots. Gadriel, lui, semble hésiter entre «Mes vies sont des romans» ou «Leurs vies sont des romans», selon que l'on pense aux narrateurs ou aux personnages pleins d'une belle et ardente humanité.

Il n'y a rien de commun entre un jeune homme sachant rater aimablement sa vie, un richissime et élégant Monsieur inventeur de la francophonie, un trafiquant de coke panaméen sans malice, un directeur d'opéra un peu désenchanté, un adolescent en quête de reconnaissance et finalement un malheureux vendeur de voitures andalou victime des attentats islamistes du 11 mars 2004 à Madrid. Ils n'ont en commun que d'être dits par un narrateur lui-même multiple, tantôt jeune mosaïste amoureux déjà presque veuf de sa «vieille» femme, tantôt parolier inspiré, tantôt interprète trilingue, plus ou moins jeune, plus ou moins vieillissant.

Le narrateur aurait eu plusieurs vies ou, malgré les années, aurait sans cesse repris son histoire à zéro. Il aurait inventé sa vie pour mieux la vivre, non par égocentrisme mais pour les autres autant que pour lui-même, pour les belles généreuses, les beaux parleurs, les gens qui dégagent une certaine magie et rivalisent d'élégance aussi bien dans les jeux gagnants que dans les jeux perdants. C'est tout le charme de ce(s) roman(s) que l'on pourrait aussi bien appeler mémoires des gens qui passent et des lieux qui restent. Un livre singulier et jubilatoire dans sa volonté de «reconstituer un minusculissime coin de l'univers dont nos mots ne sont que la matière résiduelle».