Juli Zeh. L'Ultime Question. Trad. de Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus. Actes Sud, 415 p.

Une écriture inventive, des «acrobaties rhétoriques» jouissives sur les «trapèzes de l'esprit», le goût du jeu et de la provocation. Et les défis que des «spécialistes des épurations éthiques» lancent à la morale quand ils se préoccupent du «sens des choses». Voilà après les deux premiers romans de Juli Zeh (L'Esprit et l'aigle et La Fille sans qualités, Belfond 2004 et Actes Sud 2007, SC 21 février 2004 et 16 juin 2007) ce que permet de retrouver le troisième, L'Ultime Question (Schilf, Schöffling, 2007), qui développe son titre en s'inspirant du genre policier.

D'emblée, le roman séduit. Non pas par le mystère prévisible d'un crime, mais par une description initiale qui fait voir d'en haut Fribourg-en-Brisgau et ses environs. Le nom de sa rivière, la Dreisam, évoque «une solitude à trois», à l'échelle chronologique du massif qui l'entoure et «scrute d'un air sombre l'activité de ses rues», la ville est apparue «il y a six minutes environ», un «simple haussement d'épaules» de la colline du Schauinsland, au-dessus d'elle «coûterait la vie à des centaines de cyclistes amateurs». Avec le sourire, jusqu'au vieux lampadaire qui devant une demeure ancienne «somnole en attendant son service de nuit», Juli Zeh anime par de jolis traits un décor parfaitement accordé au destin de ses protagonistes.

C'est là, dans l'appartement aménagé avec un goût parfait par Maike, galeriste idéalement belle vouée à l'art contemporain, que s'amorcent les bouleversements suggérés d'abord. Avec elle et Liam, leur fils de 10 ans, son mari Sebastien, professeur de physique à l'université, y reçoit tous les mois Oscar, engagé au CERN et autrefois ami intime. Toujours, après un repas festif, ils s'affrontent à propos de la nature du temps et du rapport à la réalité. La «Théorie du tout» de l'invité voit dans le monde un tissu de causalités, la «Théorie des mondes multiples» de l'hôte met en doute tout processus de connaissance empirique.

Mais cette fois, la controverse s'envenime dans les jours qui suivent. La malice de la romancière a fait surgir «un assassin venu du futur» qui pour se disculper prétend qu'en 2015 ses victimes étaient en vie. Sebastien en profite pour exposer ses vues dans le Spiegel, Oscar, qui ne désespère pas de le ramener dans le droit chemin de la physique théorique, y voit une déclaration de guerre. Un débat les oppose à la télévision et se termine par des injures et sur un mot d'Oscar qui reste inintelligible, mais se révélera funeste. Et tôt après se déclenchent des cataclysmes. Un ami de Maike, amateur de vélo, chute décapité en pleine course. Liam est mystérieusement enlevé, son père, poussé à bout par un odieux chantage, que suggèrent déjà à la galerie deux toiles allusives, se voit incité à commettre l'irréparable. Et sur Oscar pèse le soupçon d'une complicité de meurtre...

Juli Zeh ne dédaigne pas les signes et, pour accentuer la menace d'une réalité et d'un temps inexorables, n'hésite pas à forcer le trait. Une noire ironie vient rehausser la situation: le commissaire en charge de l'enquête souffre d'une tumeur cérébrale. Et plus concerné que tout autre par la temporalité, la causalité et le libre arbitre, il en vient même à estimer nécessaires, pour ses investigations, quelques informations sur la physique quantique.

Avec une sérénité attachante, ce policier songe aux acquis de sa vie et à sa part de bonheur, et fait ce que ses convictions imposent: déjouant le hasard, «le criminel le plus horrible que cette terre ait jamais porté», il empêche que soient détruits «un bien aussi précieux qu'un foyer» et l'amour qui le fonde. Une mise en scène atroce, inspirée de Salomé, fait plier le vrai coupable devant «son tribunal intérieur». Et «un ordre se rétablit», selon une morale peu orthodoxe qui reste à méditer.

Ce à quoi le lecteur incline d'autant plus que le vif esprit de l'écriture et la piquante ironie de la composition et des images tiennent en éveil à chaque page.