James Meek. Un Acte d'amour. Trad. de David Fauquemberg. Métailié, 438 p.

Quand la plaine russe est blanchie par la neige, les contours de toutes choses semblent lointains et insaisissables et lorsque vient le redoux, elle se transforme en fondrière boueuse. Personne ne peut y marcher, hiver comme été, d'un pas léger. On s'y enfonce, on s'y embourbe, et la nourriture y est rare.

Des personnages se débattent ainsi, loin de Moscou et de Saint-Pétersbourg, loin de la ville, du pouvoir et des batailles politiques, au bord de la voie ferrée du Transsibérien. Des soldats de la légion tchécoslovaque, Matula le fou de guerre, le lieutenant Josef Mutz, un juif que ses hommes respectent sans le considérer comme un des leurs, et qui grave des billets de banque à l'effigie d'une belle veuve de l'endroit. Un shaman, qui meurt attaché par une chaîne à une niche à chien. Et des «anges» qui forment une secte pacifique et douce, récusant toute violence.

Un Acte d'amour est un livre étrange, un roman russe où l'on entrevoit l'ombre de Dostoïevski, une intrigue dont on ne devine pas l'issue. Un roman russe oui, mais écrit par un Ecossais, James Meek. Et qui n'est pas russe seulement parce qu'on y passe des luttes révolutionnaires de 1910 aux violences effroyables de la Première Guerre mondiale, pour finir en 1919, en pleine guerre entre les Rouges et les Blancs, dans la petite ville de Jazyk, une île au cœur de la Sibérie où des soldats étrangers continuent leur guerre comme ce fut le cas de Japonais sur des îles du Pacifique bien après 1945.

On y trouve des personnages complexes, dont l'humeur se retourne sans prévenir, des intérieurs, sombres refuges au milieu du froid; l'odeur de vapeur qui monte des tasses pleines de thé; l'alcool et les êtres qui se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer ou conjurer la solitude. En 1910, Samarin est jeune et beau. Il aime Katya et devine la menace. Car cette femme est habitée par la révolte. C'est une terroriste. Il croit pouvoir l'arracher à son destin. Samarin et Katya sont au début et à la fin d'Un Acte d'amour. Mais pourquoi? Entre le début et le dénouement souffle le vent féroce de l'histoire, dont les individus ne peuvent rien, et dont ils ne savent pas grand-chose.

Le livre de James Meek est construit à partir de faits historiques. L'histoire de la révolution russe, bien sûr, celle de la Légion Tchécoslovaque perdue au fin fond du chaos, celle des camps où croupissaient les révolutionnaires et où croupiront ensuite les victimes de Staline. Celle de la secte des castrats, connue sous le nom de skoptsky, qui s'arrachaient à la tentation de la violence de la plus violente des façons.

L'excès est le vrai moteur de l'histoire, et peu de temps furent plus excessifs que cette période de l'histoire de Russie. Or l'excès vient des hommes, non qu'ils s'y livrent par vocation, mais parce que l'impossibilité de comprendre les y pousse, et même elle les y contraint. Ainsi ces prisonniers s'échappant d'un camp du bout du monde, tout à l'est, pour tenter d'aller revivre à Moscou, qui emmènent avec eux un autre prisonnier, si possible plus faible qu'eux, auquel ils fournissent de la nourriture pour l'engraisser... Et pour pouvoir, le jour venu, prélever sur lui leur livre de chair afin d'échapper à la mort.