Empruntant sa démarche autant à l'histoire économique (Fernand Braudel) qu'à l'expérience des traducteurs (Valery Larbaud), Pascale Casanova retrace la constitution d'un espace littéraire international qui s'est forgé en trois étapes: la révolution vernaculaire du XVIe siècle qui a imposé les langues vulgaires dans le champ intellectuel; la révolution lexicographique du XIXe siècle, où furent constituées les langues et littératures nationales; enfin, au XXe siècle, la décolonisation, par laquelle des littératures autrefois invisibles (littératures d'Afrique, d'Inde et d'Amérique latine notamment) sont entrées sur la scène internationale.

Par le jeu des traductions, la circulation des grandes révolutions littéraires, celles de Hugo, Zola ou Faulkner, est minutieusement décrite. C'est aussi dans cette perspective que sont appréhendées diverses carrières littéraires (Alejo Carpentier, Octavio Paz, Kafka). Jusqu'aux années soixante, Paris semble avoir été la plaque tournante des reconnaissances littéraires mondiales: le détour parisien était nécessaire pour imposer certains auteurs dans leur propre pays, comme Beckett, Faulkner, Joyce ou Walser. Pascale Casanova rappelle les exils parisiens, parfois les retours au pays de nombre d'auteurs tels Cioran, Michaux, Ramuz ou Kundera venus y vivre des tentatives littéraires que leur pays ne savait pas lire.

Aujourd'hui, après le déclin de Paris dès les années soixante, l'espace littéraire international se fait polycentrique avec New York, Berlin, Londres, Barcelone, etc., et seul le Prix Nobel semble capable d'assurer la reconnaissance et la circulation supranationale des œuvres. Dans la foulée, depuis une vingtaine d'années, a ainsi émergé un genre neuf, le «roman international» (Kundera, Rushdie, Garcia Marquez, Naipaul, Tabucchi) caractérisé par la traduction quasi simultanée en plusieurs langues, l'affirmation de valeurs universalistes, et enfin la diffusion sous le label de grands groupes éditoriaux.

Mais Pascale Casanova ne néglige pas le rôle international décisif qu'ont pu jouer les littératures dites périphériques dans cet espace mondial (les Antilles, la Belgique ou la Suisse romande vis-à-vis de la France, l'Irlande face à l'Angleterre, l'Amérique latine en regard de l'Espagne), détentrices d'une force d'innovation liée à leur relative exclusion: l'auteur va même jusqu'à parler de «créolité suisse» pour décrire le pari d'écriture de C. F. Ramuz! Un livre truffé d'intuitions à poursuivre et de savoirs patiemment construits, un modèle souple et complexe de la circulation littéraire.

J. M.

Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Seuil, 498 p.