Pier Antonio Quarantotti Gambini. Les Régates de San Francisco. Trad. de Michel Arnaud. Ed. du Rocher, 256 p.

C'est un jour de fête, dans le port de Trieste: toute la ville honore les soldats du Duce de retour d'Afrique. Dans la madrague où vivent et travaillent Ario et sa mère, la grosse vague provoquée par le passage d'un croiseur fait dangereusement tanguer le ponton et les barques amarrées tout alentour. A la fin de cette même journée, le destin de plusieurs personnages va basculer à cause d'une vague de la même puissance.

Ecrit en pleine guerre, entre l'automne 1942 et le printemps 1943, Les Régates de San Francisco de Pier Antonio Quarantotti Gambini s'inscrit avec panache dans un genre illustre: le roman d'apprentissage. Le récit embrasse le point de vue du jeune Ario, dont le père a abandonné le foyer familial pour émigrer aux Etats-Unis, symbole de liberté dans cette Italie encore fasciste: «Sous le prétexte d'accompagner les canotiers aux régates de San Francisco, il était parti – Ario le savait, le sentait en lui-même – non pas pour chercher en Amérique une vie plus facile, mais simplement pour s'en aller, pour fuir quelque chose, pour se libérer et ne plus jamais revenir.» Ario, qui rêve d'échapper à l'emprise de sa mère, a pour amis Berto et Lidia, frère et sœur dont il partage les jeux et les confidences. A ces quelques personnages s'ajoute un athlète au corps parfaitement sculpté, Eneo, qui devient l'amant de Lidia et de la mère d'Ario tout en suscitant l'admiration ambiguë des deux autres adolescents.

Le titre original du roman, L'Onda dell'incrociatore (La Vague du croiseur, Sellerio), a été inspiré à Pier Antonio Quarantotti Gambini par son grand ami Umberto Saba: la formule a une portée hautement symbolique. Cette lame qui fait tout basculer traduit le trouble érotique qui s'empare des personnages avec une sorte de tragique fatalité. En proie à la confusion des sentiments et au voyeurisme, ils ne cessent de s'observer avec une constante impudeur: le sexe de Lidia est examiné quasi chirurgicalement par son père, celui d'Eneo est avidement guetté au sortir de la douche par les trois adolescents, sans parler des scènes où la même Lidia se dénude devant ses deux camarades et se prête à leurs jeux sadiques. La jeune fille est celle par qui le scandale arrive: elle obéit, comme le constate Ario, «à un élan inéluctable de sa nature, quelque chose de vivant et de hardi qui le laissait muet et, malgré son chagrin, presque sans force pour la condamner». Un élan qui, au-delà du bien et du mal, emportera tout sur son passage.

Longtemps bibliothécaire à Trieste, sa ville d'adoption (il était né à Pisino d'Istria, actuellement en Croatie), Pier Antonio Quarantotti Gambini est un des plus grands écrivains «triestins» du XXe siècle, et Les Régates de San Francisco est peut-être sa meilleure œuvre, admirablement traduite par Michel Arnaud: à redécouvrir de toute urgence.