Hari Kunzru. Mes Révolutions. My Revolutions. Trad. de Marie-Hélène Dumas. Plon. 310 p.

Hari Kunzru est une étoile montante de cette génération métissée qui, de Salman Rushdie à Zadie Smith, a apporté du sang neuf aux lettres d'outre-Manche. Né à Londres en 1969 d'une mère anglaise et d'un père indien, il a fait ses premières armes dans le journalisme avant d'être repéré par la revue Granta - qui a l'art de flairer les plumes prometteuses - comme l'un des jeunes romanciers les plus originaux de l'année 2002. Cette année-là, il avait publié un récit débordant de drôlerie, L'Illusionniste, qui pastiche malicieusement Kipling en peignant les multiples métamorphoses d'une «demi-roupie» condamnée à une existence vagabonde dans l'Inde postcoloniale. Et puis, deux ans plus tard, avec Leela, Kunzru changea totalement de décors pour fustiger, sur fond de panique cybernétique, les nouvelles idoles d'une religion de plus en plus dictatoriale - l'informatique.

Dans ces deux romans, le Britannique met en scène des personnages sans visage, sans véritable identité. Comme eux, il se sent «mal adapté à notre monde». Et d'ajouter: «Les écrivains sont souvent des êtres décalés. S'ils ne pensaient pas que le monde est étrange, parfois incompréhensible, ils n'éprouveraient pas le besoin d'écrire. Leur vocation naît de cette frustration. Personnellement, j'ai parfois l'impression d'être un étranger ici-bas. Non pas un résident à temps plein dans notre époque, mais plutôt un simple visiteur.» Mes Révolutions, le troisième roman de Kunzru, est de nouveau traversé par la question de l'identité, puisque son héros est un Janus qui porte des masques comme autant d'armures dans une société où il n'arrive pas à trouver sa place.

Michael Frame, le narrateur, est un bourgeois vivant confortablement dans son cottage. Bon père. Bon époux. Passeport impeccable de citoyen britannique. Et pourtant, à la veille de son cinquantième anniversaire, il semble qu'il y ait quelque chose qui cloche dans sa caboche. Pourquoi, d'un geste rageur, détruit-il soudain l'attrape-rêves accroché au-dessus du lit conjugal? Pourquoi a-t-il brutalement l'impression d'étouffer? Et pourquoi va-t-il disparaître, s'envoler du bercail sans fournir la moindre explication?

C'est cette histoire - d'abord saugrenue, puis de plus en plus inquiétante - que raconte Mes Révolutions, où l'on comprend peu à peu les raisons de cette mystérieuse éclipse. Et où l'on découvre que Michael Frame n'est pas Michael Frame. En disparaissant, il a quitté sa peau d'emprunt pour retrouver son véritable visage: il va redevenir Chris Carver, un homme qui vivait depuis trois décennies dans le mensonge, sous son faux nom de bourgeois bon chic bon genre... En un long flash-back, tandis que Michael-Chris est rattrapé par son passé, Kunzru dévoile lentement la vérité de ce personnage qui a du sang sur les mains, et qui s'est escrimé à le cacher à son entourage: lorsqu'il avait 20 ans, il fut d'abord un peu hippie, protesta contre la guerre du Vietnam, milita contre le nucléaire et puis, parce qu'il voulut changer le monde sans deviner qu'il allait le détruire, il fraya avec les groupuscules terroristes qui semaient leurs bombes dans les quartiers huppés de Londres.

Pris dans l'engrenage de la violence, croyant pousser les portes des avenirs radieux, Chris Carver ignorait que ces portes-là ouvraient sur l'enfer: ce gentil rêveur devint alors un monstre, au nom d'utopies ringardes que Kunzru stigmatise avec un flegme très british. Tout en décrivant finement la dérive qui, au fil des années de plomb, entraîna certains soixante-huitards sur les chemins de Katmandou, d'abord, puis sur ceux de la criminalité pure et dure. C'est ce basculement qui intéresse le romancier. Lequel veut savoir ce qui se passe quand, au sortir de l'adolescence, «vous avez commis un geste irréparable». Un geste qui a contraint Chris Carver à changer d'identité pour s'enfermer dans une autre forme de terreur - l'imposture. Mes Révolutions est un roman à la fois politique, policier et psychologique, écrit très sereinement par un Britannique qui connaît parfaitement les démons d'une époque qu'il n'a pas vécue. Et qui sait renouveler son inspiration de livre en livre.