Armistead Maupin. Michael Tolliver est vivant. Chroniques de San Francisco, épisode 7. Michael Tolliver Lives. Trad. de Michèle Albaret-Maatsch. L'Olivier. 298 p.

Il y a un peu plus de trente ans, un journaliste de la San Francisco Chronicle proposa à un jeune inconnu au prénom biscornu de tenir un feuilleton dans sa gazette. Au bout de quelques mois, le courrier des lecteurs fut assailli de lettres dithyrambiques et Armistead Maupin devint la coqueluche de la côte Ouest des Etats-Unis. Puis sa renommée enfla dans tout le pays et, lorsqu'il réunit ses feuilletons dans les fameuses Chroniques de San Francisco, il fit le tour du monde sur un petit nuage qui rapporta très gros à son éditeur HarperCollins. En France, c'est le Passage du Marais qui publia - entre 1994 et 1998 - les six volumes des Chroniques avant que 10-18 ne les glisse dans sa poche pour en faire un immense succès commercial.

Au générique, des centaines d'interludes badins qui tiennent de la microsociologie, du vaudeville glamoureux et du traité de savoir-vivre dans l'Amérique marginale des seventies. Avec, d'un chapitre à l'autre, les portraits croisés de jeunes déjantés qui défilent au 28 Barbary Lane, dans la pension très peu convenable d'Anna Madrigal. Cette Esméralda transsexuelle veille jalousement sur sa petite tribu, une camarilla de dragueuses psychédéliques, de hippies shootés au Burroughs, de chats errants, de punkettes en herbe, d'accros aux amphétamines et, surtout, de gays très gais. Tous réunis autour de la lesbienne Mona et d'un amateur de jardinage - Michael Tolliver - qui cultive sa différence sur les plates-bandes de la permissivité festive.

Tout au long des Chroniques, on entend battre le cœur de San Francisco, Sodome californienne où flottent les étendards de la contre-culture tandis que, à l'horizon, dansent d'affreux fantômes: le sida viendra bientôt brouiller les cartes et Maupin sera l'un des premiers à en dépeindre les ravages. Tout en renâclant méchamment, lorsqu'on lui colle sur le paletot l'étiquette d'écrivain gay. «Je suis fier d'être homosexuel et de l'avoir été publiquement, mais je refuse qu'on me réduise à une simple formule, proteste-t-il. Avant d'être homos ou hétéros, mes personnages sont des êtres humains. Proust n'écrivait pas pour les gays, et moi non plus!»

On pensait que les Chroniques de San Francisco avaient été enterrées et qu'elles étaient condamnées à jaunir sous une pellicule de nostalgie, dans le musée des années peace and love. Erreur. Trois décennies après le premier épisode, en voici un septième qui nous annonce que Michael Tolliver est vivant. Lequel parle maintenant à la première personne, mais n'est plus aussi singulier que lorsqu'il osait brandir son homosexualité dans l'Amérique puritaine: cet anticonformiste n'est plus hors norme parce que la communauté qu'il s'escrima jadis à réhabiliter est désormais politiquement très correcte, la gay pride étant passée par là.

Mais Michael n'a rien perdu de son ironie libertine, même si elle a un goût amer. Car ce daddy grassouillet, rhumatisant et séropositif, a assisté à l'hécatombe de ses amis et amants, pour cause de sida. Puis il s'est marié avec Ben - de 21 ans son cadet - en se convertissant au Viagra, la nouvelle divinité du «gaytto» de San Francisco. «Après trente années dans la cité, c'est chouette de pouvoir dire que je suis toujours heureux d'appartenir à cette super-confédération de survivants qui fait que des mecs se rencontrent devant la quincaillerie et discutent d'amour, de mort et de branlette party comme s'ils parlaient de la pluie et du beau temps» résume Michael, qui est bien triste de nous apprendre que sa mère d'adoption - Anna Madrigal, 85 ans - vient de tomber dans le coma à la suite d'une crise cardiaque.

Doit-il rester à son chevet, ou se rendre dans l'hospice de Floride où sa mère de sang est en train de mourir? Débat douloureux, qui n'empêchera pas Michael de tester avec Ben les pinces à seins achetées sur eBay avant de livrer son évangile, en contemplant un couple de corbeaux: «J'adore être aimé des pieds à la tête.» Ses - ultimes? - confessions sont parfois pathétiques, parfois pitoyables d'infantilisme. On se réjouit qu'il soit vivant, mais on déplore qu'il n'ait rien fait de sa vie.