Roman. Torgny Lindgren. La Bible de Gustave Doré. Dorés Bibel. Trad. de Léna Grumbach et Catherine Marcus. Actes Sud, 225 p.

C'est écrit en toutes lettres dans ce livre intitulé La Bible de Gustave Doré, et d'une certaine façon ce n'est pas écrit, car le narrateur dicte, oui, devant un appareil d'enregistrement, il dicte. Les mots lui viennent en troupeaux serrés et indisciplinés, sa mémoire a tout retenu: les images de son livre chéri, les récits que lui ont lus sa mère et son grand-père, tout.

Cet homme est, dirions-nous si nous ne connaissions pas son handicap, un homme hautement cultivé; l'Eglise suédoise le considère tel. Elle lui commande un livre sur «sa vie passée en compagnie de la Bible de Doré, l'édition rare, celle qui ne contient que des images». Or, avant même d'entrer à l'école, le narrateur de cet extraordinaire roman (Dorés Bibel, 2005) reçoit la révélation du pouvoir des images; un pouvoir supérieur - pressent-il - à celui des mots, en vivant littéralement dans chacune des illustrations que Doré, au milieu du XIXe siècle, créa et fit xylographier avec les détails, les exagérations, la grandeur, la sincérité de son art romantique et populaire; illustrations inspirées par les récits bibliques, se substituant à ces récits et devenant ainsi de véritables récits visuels.

A l'école, ce grand connaisseur de la Bible médite devant un nœud du bois de son pupitre tandis que ses voisins apprennent les lettres. Les lettres, l'alphabet: un chemin parmi d'autres vers la connaissance du monde! Notre narrateur frappé d'alexie éprouve certes, à de rares occasions, le regret de ne savoir lire ni écrire, mais en son âme et conscience il se considère tout simplement comme élu, destiné à faire rayonner le grand œuvre de Gustave Doré et en particulier ses dernières pages qui concernent le sort de l'humanité.

Oui, certains sont élus, ont une vocation: qu'est-ce que la vocation, demande-t-il un jour au directeur de l'institution pour inadaptés dans laquelle il doit vivre quelque temps. «Un instinct qui d'une certaine manière tire l'homme vers le haut», lui est-il répondu.

Dans le Västerbotten, au nord de la Suède, l'homme semble particulièrement apte à supporter, en les ennoblissant par l'imaginaire, les vicissitudes de la vie: du moins sommes-nous, en lisant les romans de Torgny Lindgren, conduits à le croire, tant les personnages mis en lumière par l'écrivain excellent à grandir, à incarner la force de leur singularité, celle-ci bien souvent désolante, voire invivable.

Ce narrateur savant et analphabète, par exemple, cet être tourné vers le bien et la beauté, ne réussira-t-il pas - sans que l'on comprenne par quel tour lexical, déviant, ou fantasmagorique - à transformer une possible déclaration de dégoût de son père en une possible déclaration d'amour? N'éprouve-t-il pas «une telle soif d'image» qu'il connaît tous les tableaux du musée national? Qu'il est un temps gardien de musée? Qu'il est un riche héritier et qu'il est ouvrier à l'usine d'incinération des déchets?

Mêlant la parabole et les faits les plus réalistes, cet homme livre ses observations audacieuses sur le sort de l'écrivain, sur l'anéantissement de l'écrit et sur son immortalité, sur Pascal, sur les grands ou modestes écrivains du monde et de la Suède, sur quelques règles de l'écriture romanesque, sur le feu destructeur et rédempteur...

Le héros de La Bible de Gustave Doré dicte sans souci d'un enchaînement chronologique, tel événement lui rappelant telle illustration de Doré. Tandis qu'il peigne sa barbe et que des personnages venus d'autres romans de Lindgren mènent autour de lui leurs affaires quotidiennes et pour nous presque familières, nous apprenons à croire à l'incroyable: l'édition originale de la bible Doré a été enlevée au narrateur lorsque ce dernier s'est avéré définitivement incapable d'assimiler l'alphabet.

Puis ce narrateur devenu adulte s'est mis à reconstituer de mémoire chaque illustration, peut-être qu'en dessinant les anges «en forme de spirale» du maître il poussait un soupir, un soupir spiralé, une minuscule note d'émotion, d'espoir. Le lecteur découvrira dans quelle circonstance très contemporaine et très évocatrice lui revint alors le volume rouge et scintillant...