Culture

Le roman de l'homme-mémoire

La vie du Russe Salomon Cherechevski est un roman. Une farce absurde, un

La vie du Russe Salomon Cherechevski est un roman. Une farce absurde, un clin d'œil du diable ou du Bon Dieu à un être qui semblait promis à l'anonymat. Jusqu'à ce jour des années vingt où tout bascule. Il a la trentaine et vient de se lancer dans une carrière de reporter. Mais le voilà qui, au détour d'une séance de rédaction, se découvre un don exceptionnel. Le rédacteur en chef vient de dicter des adresses en vrac et lui n'a rien noté. Le boss agacé lui demande de répéter. Et l'homme de débiter la liste sans l'ombre d'une hésitation. A la stupéfaction de l'assistance et de l'intéressé.

Peu après, encore sous le choc de sa performance, il consulte Alexandre Luria, jeune neuropsychologue, qui sera tout au long de sa vie son ami, son médecin et son biographe. Face au praticien, il feuillette les chapitres de sa vie: fils d'un libraire, il s'est longtemps destiné à la musique. Une affection de l'ouïe l'empêchera de devenir violoncelliste. Le reste est très banal. Le médecin le met alors à l'épreuve: il lui soumet une liste de mots et de chiffres. Et le prodige se reproduit. Luria doit se rendre à l'évidence: la mémoire de son patient n'a pas de limites définies. Des années après, il lui lira en italien la première strophe de La Divine Comédie de Dante: en quelques minutes Cherechevski, qui ne maîtrise pas l'italien, mémorise le passage.

Trente ans durant, Alexandre Luria accompagne son patient. Et met au jour les mécanismes de cette mémoire affolante. Dont le principe cardinal tient en deux mots: visualisation et spatialisation. Chaque son est converti en image dans le cerveau du «phénomène». «Quand j'entends le mot «vert», je vois un pot de fleurs vert; «rouge», et je vois un homme en chemise rouge qui s'en approche…» Chaque mot est aussi associé à un lieu – immeuble, square – sur un trajet géographique donné. Il lui suffit de visualiser ce trajet – de l'Arbat à la place Rouge par exemple – pour retrouver les mots.

La découverte de ce don bouleverse la vie de Cherechevski. Il abandonne le journalisme, fait de la figuration au cinéma et finit «mnémoniste» professionnel. On se l'arrache, on le presse, on l'épuise aussi. Mais l'homme ne sombre pas: il se protège et tente envers et contre tout de mener une vie normale. Tout en promenant sa mélancolie dans le monde. Comme assommé par la masse des souvenirs. Il meurt en 1967. Depuis, son fils a disparu sans laisser d'adresse, comme ont pu le constater Peter Brook et sa collaboratrice Marie-Hélène Estienne. En vue du spectacle, ils avaient souhaité rencontrer l'héritier du «phénomène». Mais l'homme s'est évanoui dans la nature, dérobant au monde la mémoire de son père.

Alexandre Luria, L'Homme dont le monde volait en éclats, Seuil, 1995, 322 p.

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