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Le roman de Madame de Néandertal

Le roman de Madame de Néandertal Une main négative préhistorique dans la grotte du Pech Merle. (DR)

Le roman de Madame de Néandertal

Marylène Patou-Mathis et Pascale Leroy racontent avec science et humour notre cousine des cavernes

Genre: Roman
Qui ? Pascale Leroyet Marylène Patou-Mathis
Titre: Madame de Néandertal.Journal intime
Chez qui ? NiL, 264 p.

Avez-vous jamais songé à vous faire une copine néandertalienne? Probablement pas. Sachant que quelque 30 000 ans nous séparent d’elle, la chose n’est pas facile. Un roman, drôle, sans prétention mais extrêmement instructif, rend pourtant la rencontre possible. Madame de Néandertal. Journal intime, écrit à quatre mains par la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, grande spécialiste des Néandertaliens, et l’auteure Pascale Leroy, met en scène, avec humour et tendresse, le quotidien possible de nos cousins néandertaliens, à l’époque où notre ancêtre direct, l’Homo sapiens – rebaptisé le «zigue» par les Néandertaliens du roman –, se pointe sur leurs terres. Madame de Néandertal, qui tient virtuellement la plume, est la tête pensante de son clan. Elle n’hésite pas à raconter les joies, les inventions et les états d’âme des membres de sa tribu, Brandon, Papy King, Blanche, Poupette, le Ténébreux, Rose et autres figures attachantes. Tous se tiennent les coudes et se chamaillent dans la grotte, partageant les joies et les malheurs.

«Je pense qu’on pouvait se permettre cette liberté de ton, estime Marylène Patou-Mathis. Pascale Leroy, qui est extrêmement drôle, pertinente et fine, a su mettre tout ça en scène, en ajoutant une touche de modernité pour que cette Madame de Néandertal puisse devenir une sorte de copine. Je suis une scientifique et, sans Pascale, je n’aurais jamais pu écrire ce roman.» «Une très belle aventure», se réjouit la préhistorienne. Dans ses livres antérieurs comme dans Madame de Néandertal, Marylène Patou-Mathis montre qu’«en fin de compte, cet Homme qui, très longtemps, a été mis en marge de l’humanité, considéré comme proche du singe, est humain. Les Néandertaliens étaient d’une humanité différente mais qui n’est ni inférieure ni supérieure à la nôtre.»

Samedi Culturel: L’image de Madame de Néandertal, avisée, habile, courageuse, revient de loin…

Marylène Patou-Mathis: Pour leur malheur, les Néandertaliens ont été découverts trop tôt. En 1856, donc avant la parution de De l’origine des espèces de Darwin publié en 1859, alors qu’on pensait encore que l’Homme avait été créé ex nihilo tel que nous sommes. Lorsqu’on a trouvé ces squelettes près de la vallée de Neander en Allemagne, on a vu un rachitique, un débile, un quasi-singe. La première reconstitution d’un crâne de Néandertalien, celui de La Chapelle-aux-Saints en Corrèze au début du XXe siècle, a été mal faite. Elle accentuait son côté simiesque, en le rendant beaucoup plus prognathe. Dès le début, c’était mal parti pour lui. Or on sait aujourd’hui que les Néandertaliens étaient physiquement relativement peu différents de nous. Par exemple, il a été difficile de faire admettre qu’ils étaient Blancs, puisqu’apparus et vivant en Europe, et que les premiers Hommes modernes, arrivant sur ce continent du Proche-Orient, étaient basanés. Longtemps, les représentations ont montré l’inverse!

Qui était Néandertal?

Les Néandertaliens sont des Européens issus de la grande famille des Homo erectus. Ils ont vécu très longtemps de 350 000 ans jusqu’à il y a 30 000 ans. Nous n’avons que 200 000 ans d’existence. Ils occupent toute l’Europe. Ils ont connu des climats glaciaires et tempérés. Durant des millénaires, leur comportement de chasseurs-cueilleurs nomades demeure stable. Ils conservent le même socle d’outils, d’armes, de façon de se nourrir, même si les traditions diffèrent d’une région à l’autre. C’étaient d’habiles artisans et de remarquables chasseurs de grands animaux, des mangeurs de viande.

On découvre dans le roman, le quotidien de Néandertal. Comment sait-on tout ça?

On part du terrain, des fouilles. Il faut bien connaître la géologie afin de comprendre la succession des cultures qui nous ont précédés. On analyse ensuite le matériel archéologique issu des fouilles, en particulier les outils, les ossements d’animaux et les ossements humains. C’est la base indispensable à la reconstitution des comportements. Pour bien interpréter, il faut s’ouvrir à d’autres disciplines, comme l’ethnologie par exemple, qui nous permet de voir des peuples dans des situations environnementales comparables. L’éthologie animale est aussi importante afin de restituer les comportements de subsistance, de chasse et de cueillette: on ne chasse pas le renne comme le cheval. Sans oublier l’écologie: on n’a pas les mêmes comportements si on est un habitant des steppes ou des forêts. Dans le roman, Pascale Leroy a mis de la chair sur les os. Sa seule contrainte: rester dans le domaine du possible du point de vue scientifique.

Pourquoi le personnage principal est-il une femme?

Longtemps, les préhistoriens ont été des hommes. Lorsqu’ils représentaient les préhistoriques, les chasseurs étaient uniquement des hommes, de même que les tailleurs d’outils et les artistes comme ceux qui ont peint Lascaux. Cette vision est celle de la société occidentale du XIXe et du début du XXe siècle, qui voulait que la femme demeure au foyer pour, entre autres, s’occuper des enfants. Les activités des femmes préhistoriques ont été calquées sur ce modèle alors qu’aucun indice archéologique ne vient appuyer cette thèse. Or je pense qu’à cette époque – on le voit aussi dans de petites sociétés de traditions chasseurs-cueilleurs – la répartition n’est pas forcément sexuée. Rien ne prouve que la femme ou l’homme aient une tâche définie. Une des preuves, c’est la patrilocalité. Ce sont les femmes qui quittaient le clan de naissance, ainsi elles véhiculaient les traditions, savoirs et savoir-faire, et éventuellement la langue d’une communauté à l’autre. Jusqu’à il y a peu, ce n’était qu’une hypothèse, mais aujourd’hui, on en a la preuve grâce au décryptage de l’ADN ancien. A El Sidrón en Espagne, les analyses ADN de onze Néandertaliens ont mis en évidence leur parenté, l’exogamie et que les femmes étaient originaires d’autres clans.

La famille telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existe pas?

La famille, notion si chère à certains actuellement, est probablement tardive. Les Néandertaliens étaient confrontés à une mortalité infantile importante, mais aussi à une forte mortalité féminine au moment de l’accouchement. Dès lors, un système où «tout le monde va avec tout le monde» (hormis probablement l’inceste) était le mieux à même d’assurer la survie du groupe.

Néandertal apparaît dans le roman comme un être plutôt pacifique?

On n’a pas de preuve archéologique de conflits entre les communautés, ni traces de massacres, ni charniers. On n’en trouve qu’à partir de 6000 ans avant le présent, au début du néolithique, période du changement d’économie – de prédateurs à producteurs – et de structures sociales. Je pense que des conflits interpersonnels devaient exister, ce sont des humains! Mais pas de véritables conflits, notamment intergroupes, car dans ce type de société, pour survivre, comme ils l’ont fait à travers les millénaires, de bonnes relations entre les communautés étaient indispensables. Il fallait être en bonne intelligence avec son voisin si on voulait des échanges pacifiés, que les femmes soient acceptées chez lui ou qu’elles veuillent y aller.

Vous imaginez, dans le roman, la rencontre de Néandertal et d’«Homo sapiens»…

Cela se passe il y a quelque 43 000 ans. Pour résumer, les Néandertaliens sont seuls en Europe pendant plus de 300 000 ans. Brusquement, les Homo sapiens arrivent du Proche-Orient, probablement par l’Anatolie, dans les Balkans – les sites les plus anciens que l’on connaisse sont en Bulgarie. Il faut bien imaginer cette arrivée. Ce ne sont pas les hordes d’Attila qui déferlent, mais quelques groupes qui s’installent petit à petit. Durant plus de 12 000 ans, les Néandertaliens et les Homo sapiens vont vivre sur le même territoire. Il est probable que certains Néandertaliens, en particulier ceux d’Europe occidentale, n’ont jamais vu un Homo sapiens. Par contre, en Europe centrale et orientale, leur rencontre peut être envisagée.

Dans le roman, «Homo sapiens» est un peu le rustre de service aux yeux de Néandertal. Pourquoi?

Dans le mythe, on montre les Néandertaliens comme des êtres ignorants face aux géniaux Homo sapiens: c’est ridicule! Les Homo sapiens arrivent dans un environnement inconnu alors que les Néandertaliens, eux, le connaissent. Ils chassaient le daim et la gazelle et se retrouvent face à des bisons, des mammouths, une autre faune, un autre monde. Ils avaient donc beaucoup à apprendre des Néandertaliens. Mais attention, les Homo sapiens n’étaient pas moins intelligents ou moins évolués; simplement, ils ont dû s’adapter à ce nouvel environnement, ce qu’ils ont su très bien faire puisque nous sommes là. Dans ce monde inconnu, les Homo sapiens vont innover. Contrairement aux Néandertaliens qui avaient un long parcours commun avec la faune européenne, ils ne vont pas hésiter à prendre les armes naturelles des animaux – les bois de cerfs, de rennes, les défenses de mammouths – pour confectionner des armes. Les Néandertaliens travaillaient le bois végétal et la pierre mais pas, alors qu’ils en maîtrisaient la technique, les bois de cervidés, ni l’ivoire des mammouths, parce que les animaux, plus qu’un simple gibier, étaient probablement au cœur de leur cosmogonie et de leurs mythes et légendes. Les données archéologiques ont permis de planter le décor et d’asseoir la trame de l’histoire. Après, place au roman…

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