David Lodge. La Vie en sourdine. Deaf Sentence. Trad. de Maurice et Yvonne Couturier. Rivages. 415 p.

On s'amuse beaucoup à Rummidge, la ville moliéresque que squattent les ineffables professeurs dont David Lodge ne cesse de faire ses choux gras. Depuis Jeu de société, le Britannique s'acquitte à la perfection de son rôle de satiriste pour brocarder les ridicules du microcosme universitaire où les Trissotin d'aujourd'hui s'illustrent à grand renfort de cuistrerie, tout en lutinant leurs étudiantes sur le gazon des campus.

Mais Lodge aime aussi, parfois, s'aventurer sur les terres de la gravité, des terres qu'il arpente avec un mélange de compassion chaleureuse, de lucidité froide et d'humour décalé. C'est à cette veine qu'appartient La Vie en sourdine, un chef-d'œuvre sur le malentendu à l'usage des malentendants. Dans le même genre, l'ermite de Birmingham avait signé il y a douze ans une autre merveille, Thérapie, où il s'escrimait à soigner - massages, acupuncture, poudre de perlimpinpin - le genou salement amoché de l'inoubliable Lawrence Passmore. Lequel genou cachait des bobos autrement plus sérieux - conjugaux et existentiels, ceux-là - que même la lecture de Kierkegaard ne parvint pas à apaiser.

On se souvient que, pour ne pas sombrer, le héros de Thérapie tenait un journal intime qui lui servait d'exutoire et de catharsis provisoire. C'est également le cas de Desmond, le protagoniste de La Vie en sourdine. Son problème? Il entend de plus en plus mal - comme Lodge lui-même, appareillé depuis plusieurs années -, et il n'est à l'aise que devant la feuille de papier sur laquelle, au jour le jour, il peaufine son autoportrait. En se comparant parfois à Goya et à Beethoven, mais de préférence au professeur Tournesol car «si la cécité est tragique, la surdité, elle, est parfaitement comique».

Son mal, Desmond l'a découvert il y a une vingtaine d'années, alors qu'il enseignait encore la stylistique à des étudiants dont il n'arrivait plus à déchiffrer les paroles. Depuis, il a été contraint de prendre sa retraite anticipée et il se racornit peu à peu en compagnie de son fidèle sonotone et d'une épouse pétulante qui s'agite dans une boutique de décoration bon chic bon genre. «Les aveugles sont touchants, poursuit Desmond. Le chien, la canne blanche et les lunettes sombres sont des signes visibles de leur infirmité qui suscitent la sympathie. Nous autres, durs de la feuille, ne disposons d'aucun signe de ce genre susceptible d'induire de la compassion. Nos prothèses auditives sont presque invisibles et nous n'avons pas d'adorable animal pour s'occuper de nous. Les prophètes sont parfois aveugles, Tirésias par exemple, mais jamais sourds. Imaginez-vous en train de poser votre question à la Sybille et de recevoir pour toute réponse un «Quoi? Quoi?» irascible.»

Ce qui est bien, avec Lodge, c'est que les drames du quotidien sont, pour lui, prétexte à comédie. Exemple, cette scène hilarante où Desmond raconte de quelle dantesque manière il a dû, à bord de sa voiture, soulager la prostate mitée de son vieux père incontinent. Et cette autre scène où, à l'occasion d'un vernissage, il se laisse embobiner par la redoutable Alex parce que - une fois de plus - ses oreilles lui jouent un mauvais tour: jusqu'à la dernière page, on se demande s'il pourra échapper aux griffes de cette étudiante diabolique, mythomane et passablement maso - elle adore être fessée -, qui ne cessera de le harceler afin qu'il l'aide à rédiger la thèse morbide qu'elle a entreprise, une «étude stylistique» des ultimes testaments des candidats au suicide...

Une furie à ses trousses, un père moribond, une épouse encombrante, une virilité en berne - le Viagra lui est interdit pour cause d'urticaire -, un sonotone qui n'arrête pas de couiner, le malheureux Desmond confie ses multiples tourments à un journal intime qui est tout à la fois une poignante méditation sur le vieillissement, un exercice d'auto-ironie, une variation courtelinesque sur le quiproquo - les sourds ont l'art de tout comprendre de travers - et un des meilleurs romans de Lodge.

Avec cette conclusion rassurante: ceux qui ont les oreilles bouchées ont bien de la chance car cela leur permet d'échapper aux insipides babils d'une société de plus en plus infantile, dont l'auteur d'Un Tout Petit Monde ne cesse d'épingler les travers.