Linda Lê. In Memoriam. Bourgois. 190 p.

In Memoriam fonctionne comme un huis clos mental, étouffant, aussi angoissant que le visage sidéré qui surmonte le Petit bâton de voyage de Jephan de Villiers en couverture du roman. Trois figures dessinent cette danse de mort. Au centre, le vide qu'a laissé Sola après son suicide. L'écriture qui semblait l'amarrer à la vie a rompu ses attaches. Pour dresser son tombeau, le narrateur tente de la réinventer à travers les mots, même s'il doute de ses pouvoirs d'écrivain, en regard de ceux de la morte. Son récit est aussi une vaine tentative d'arracher, à titre posthume, la jeune femme à son frère Thomas. Les deux frères sont rivaux depuis l'enfance: à l'aîné, tout réussissait pendant que le cadet, ridicule, bégayant, ruminait ses humiliations. Et la pire de toutes, ultime: Thomas l'imposteur lui a volé son amour. Maintenant, ils sont veufs tous deux, impuissants à retenir cette femme absentée d'elle-même, se disputant ses cendres, rivaux jusque dans la mort. Une quatrième figure du deuil traverse ce mémoire, celle du père de Sola, un réfugié venu d'Iran, qui a traîné une vie déjà éteinte, éclairée seulement par l'écran du cinéma, avant de se jeter sous un train. «Un zéro tout rond», écrit de lui Linda Lê, en hommage à son cher Robert Walser. Des fragments du Journal du père le montrent réfugié dans l'univers de films sombres ou mélancoliques: Pickpocket de Robert Bresson, Le Voyage à Tokyo d'Ozu ou Le Visage de Bergman, reflets des passions de la romancière.

Dans le dossier que Le Matricule des anges de septembre lui consacre, Linda Lê, pourtant si discrète, reconnaît avoir dispersé dans ces personnages des éléments de sa vie, elle dont tous les livres parlent de l'exil - elle est arrivée fillette du Vietnam -, de familles déchirées, de pères perdus, de l'abîme de la folie toujours prêt à s'ouvrir (Bourgois réédite en poche les récits des Evangiles du crime). La langue qu'elle s'est donnée pour tenir à distance son angoisse et sa colère est marquée par l'hypercorrection - imparfaits du subjonctif, vocables rares - qui ajoute au sentiment d'asphyxie.