Robert Pagani. Mon Roi mon amour. La Table Ronde. 154 p.

«Le jour où elle devint reine, il y eut beaucoup de fleurs, beaucoup de bruit, beaucoup de sang et beaucoup de morts, mais elle ne fut pas vraiment surprise. Dans les dix secondes qui suivirent l'explosion, elle ne fut pas non plus vraiment inquiète, mais non à cause du choc: parce que son esprit était ailleurs.» Ainsi commence le premier roman du doyen des premiers romanciers de la rentrée en langue française, le Suisse Robert Pagani, 74 ans, né à Lugano, traducteur-interprète à l'ONU de son état professionnel, auteur de pièces de théâtre parfois mises en onde sur la RSR. Mon Roi mon amour est l'un des plus jolis livres sans prétention de cette saison littéraire, parmi des centaines d'autres qui sont souvent moins jolis et beaucoup plus prétentieux.

Où est donc l'esprit de Victoire-Eugénie de Battenberg, ce 31 mai 1906, quand elle devient reine d'Espagne en épousant Alphonse XIII, le roi qui quittera son trône lors de la victoire des Républicains aux élections, quelques décennies plus tard? A quoi pense une jeune fille qui a dû abandonner l'Angleterre et ses habitudes, dans le carrosse royal, cible de la bombe anarchiste qui fit des dizaines de morts et de blessés? Aux pages d'un livre interdit qu'elle a dérobé autrefois à la bibliothèque, à cet homme et à cette femme qui, pendant les soixante-deux ans de leur vie commune, «célébrèrent quatre mille six cent vingt-trois congrès»?

Des congrès? Ah, oui. C'est beaucoup, c'est incroyable, elle y croit tout de même à quelques heures de la grande rencontre avec Alphonse, qui aura lieu après le repas, après le bal. Il n'y aura pas de bal. Elle pense aussi qu'elle aurait dû faire pipi avant la cérémonie, avant de monter dans le carrosse... Elle y pense tout le temps. Elle pense beaucoup à ces parties du corps qui échappent à la vue des jeunes femmes pudiques, bien qu'elle en ait fait l'exploration en se demandant comment. Comment quoi? Après l'explosion, elle n'y pensera plus du tout. Enfin, presque plus, jusqu'au soir.

Alphonse XIII a choisi Victoire-Eugénie parmi les huit princesses que le destin, le protocole, la lignée et les intérêts de l'Espagne avaient désignées. Un choix approuvé par les lecteurs d'un journal monarchiste et par les diplomates anglais et espagnols. Quoi de mieux qu'un beau mariage pour éviter les guerres futures. Cela fait des siècles que ça marche, plus ou moins. On peut toujours espérer. Mais Alphonse ne pense pas vraiment à la diplomatie. Victoire-Eugénie lui plaît. Et s'il pense à son pays, il pense surtout que la future reine sera la - combien, il récapitule - «le numéro 29». Pas mal pour un jeune roi. «Pourrait-il jamais le lui dire? pense Alphonse, il éclate de rire.»

Pendant que le carrosse avance, lentement car la foule est en délire, un autre jeune, pas royal pour un sou, venu de Barcelone, qui a pris pension sur le parcours, se prépare à lancer la bombe. Fernando, ce n'est pas son vrai nom, est émotif, mais décidé. Sauf qu'il est un peu maladroit et que l'explosion n'atteindra pas le roi et la reine, à peine quelques courtisans et surtout des gens du peuple. La République n'est pas pour tout de suite. La démocratie non plus. Alphonse et Victoire-Eugénie, eux, n'attendront pas longtemps pour passer des pensées aux actes. Une explosion, aussi funeste soit-elle, ne peut différer le désir.

Il faut prendre l'histoire au sérieux. Pas trop tout de même. Il s'y passe des choses agréables, futiles mêmes, mais si nécessaires, sous la chape de la grande Histoire. Le livre de Robert Pagani est comme ces comédies dont Hollywood a aujourd'hui perdu le secret. Léger, entraînant, juvénile (il faut quelquefois des années pour devenir jeune). Victoire-Eugénie est auréolée de son amour, qui n'est pas que spirituel. Alphonse est viril, séduisant, on comprend la jeune reine d'avoir une si vive attente. Et Fernando est sombre, comme il se doit, appliqué, plein des injustices dont il a été le témoin, de l'oppression, du malheur qui rôde, là comme partout, à l'arrière-plan. Mais la vie est forte et joyeuse. Qu'y faire, sinon vivre? Pardi.