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Roman noir pour un pays rouge

La Chine se prend de passion pour les romans policiers. Certains de ces récits, qui mettent en scène les contradictions d’une société à mi-chemin entre le capitalisme et le communisme, ont récemment été traduits

Un mystérieux tueur surnommé Euménides, comme la déesse grecque du châtiment, sévit dans la ville de Chengdu, à l’ouest de la Chine. Il sollicite l’avis du public, en le faisant voter en ligne sur l’identité de sa prochaine victime, annonce son exécution en public dans un mot envoyé à la police, puis passe à l’acte. Ce roman policier, appelé Death Notice, est l’œuvre de Zhou Haohui, l’un des auteurs chinois les plus connus de ce genre. Il vient d’être publié en anglais.

Les Chinois n’ont pas l’habitude des histoires de détective. «Les romans Gong’an, un genre né durant la dynastie Song (960-1279), mettaient en scène des hauts magistrats, comme le juge Dee ou le juge Bao, qui résolvaient des crimes pour le compte de la cour impériale», détaille Xiaolong Qiu, un auteur de récits criminels chinois. Mais les romans policiers à proprement parler – interdits durant l’ère Mao – ne sont apparus que récemment dans l’Empire du Milieu.

Nouvelles plumes

«La traduction en mandarin de certains auteurs étrangers a contribué à populariser ce genre», souligne Marysia Juszczakiewicz, qui a fondé Peony, une agence littéraire basée à Hongkong. Dan Brown, Ken Follett, Raymond Chandler et Higashino Keigo marchent particulièrement bien en Chine. Cela a inspiré une nouvelle génération d’auteurs, comme Zhou Haohui, Sun Yisheng ou A Yi. Ils ont trouvé un public enthousiaste. Les ouvrages de Zhou Haohui se sont déjà vendus à 1,2 million d’exemplaires en Chine. Une série pour le web basée sur la trilogie dont est issue Death Notice a été visionnée 2,4 milliards de fois.

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Cela a aussi éveillé l’appétit des maisons d’édition étrangères. «Les romans policiers se vendent toujours très bien, explique Marysia Juszczakiewicz. Les éditeurs sont donc en permanence à la recherche de nouveaux auteurs, y compris dans d’autres langues.» Cela explique le phénomène des romans noirs scandinaves, selon elle.

Random House, la maison d’édition derrière la version anglaise de Death Notice, publiée initialement en 18 000 exemplaires, envisage déjà de traduire les deux autres tomes de la trilogie. Le premier roman de A Yi, A Perfect Crime (Le jeu du chat et de la souris), a été traduit en 2015 par Oneworld, une division de Penguin Books. L’ouvrage est aussi paru en français, en espagnol et en allemand. La version anglaise de son deuxième livre, Wake me up at 9 AM, s’apprête à être publiée.

Jeu du chat et de la souris

Les romans policiers chinois sont à la fois familiers et étranges pour le public occidental. «Dans Death Notice, il y a un superbe jeu du chat et de la souris entre la police et le tueur, ponctué de suspense et de retournements de situation, relève Rob Bloom, l’éditeur chargé de ce roman chez Random House. Ce sont des outils narratifs dont le public américain à l’habitude.» Mais l’ouvrage possède aussi une face plus obscure. «Les personnages ne se comportent jamais comme on l’anticipe: le policier loup solitaire va par exemple rentrer dans le rang dès que son supérieur le lui demande, comme le veut le respect de la hiérarchie en Chine», poursuit-il.

Les romans policiers chinois s’inspirent en outre des tensions qui traversent la société chinoise, comme la corruption au sein de l’administration ou le fossé entre les nouveaux riches des villes et les habitants pauvres des campagnes. Ils reprennent aussi des éléments hérités de la tradition littéraire de l’Empire du Milieu. «J’aime ponctuer mes romans de références poétiques comme dans les romans classiques chinois», dit l’écrivain Xiaolong Qiu. Le personnage d’Euménides évoque le Youxia, une figure de justicier qui figure souvent dans les récits folkloriques chinois.

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Ces particularismes laissent parfois le public occidental perplexe. «Les romans policiers chinois tiennent rarement le lecteur en haleine, note Marysia Juszczakiewicz. Ils adoptent en général un rythme assez lent, ce qui peut être frustrant pour un public habitué à des récits pétris de suspense.» Les personnages sont aussi moins travaillés. «Ils montrent peu d’émotions et ne se livrent pas à l’introspection», ajoute-t-elle. Un obstacle pour le lecteur occidental qui aime s’identifier aux héros du récit.


TROIS AUTEURS CLÉS

A Yi
La relève

Pour écrire son premier roman, A Yi s’est appuyé sur son expérience personnelle. «J’ai officié comme policier durant cinq ans, dit-il. Je sais comment les agents réfléchissent.» Il s’est aussi inspiré d’un fait divers survenu à Xi’an en 2006: le meurtre d’un étudiant par l’un de ses camarades âgé de 19 ans. «Il n’a jamais dit à personne pourquoi il avait commis ce meurtre», relève l’auteur. Ce sont ces motifs qu’il cherche à exposer dans A Perfect Crime (Le jeu du chat et de la souris), une sombre et froide étude clinique des dérives d’une jeunesse urbaine désabusée. «Une génération d’enfants uniques, à la fois choyés et poussés à bout par les attentes de leurs parents», glisse-t-il. Le Chinois de 42 ans, qui admire Stendhal, Tolstoï et Dostoïevski, a également sorti deux collections de nouvelles et un autre roman, dont la publication en anglais est imminente.

«Le jeu du chat et de la souris», Stock, 2017
«Wake me up at 9 AM», Oneworld, 2019

Xiaolong Qiu
L’électron libre

De retour en Chine à la fin des années 1990, après près de dix ans d’exil politique aux Etats-Unis, Xiaolong Qiu a dû se rendre à l’évidence: le pays était méconnaissable. «La richesse matérielle avait bien sûr explosé mais ce n’était pas tout, se remémore-t-il. Les gens se comportaient certes comme des écrous dans la machine de propagande de l’Etat, mais leur humanité prenait néanmoins le dessus par moments.» C’est cette dichotomie que l’écrivain de 65 ans cherche à exprimer dans ses romans, rédigés en anglais puis traduits en chinois. Ils mettent en scène le détective Chen Cao, tiraillé entre sa loyauté envers le Parti communiste et son envie de faire le bien, parcourant le Shanghai des années 1990.

«Mort d’une héroïne rouge», Liana Levi, 2001
«La danseuse de Mao», Liana Levi, 2008
«Chine, retiens ton souffle», Liana Levi, 2018

Jiahong He
Le précurseur

Jiahong He a pris la plume pour la première fois durant la Révolution culturelle. «J’avais été assigné à une ferme au nord-est de la Chine comme conducteur de tracteur, raconte-t-il. La vie était dure, alors je me suis mis à écrire pour échapper à la réalité.» De retour à Pékin en 1977, il devient un pénaliste respecté. Mais dans les années 90, ses rêves littéraires reviennent le hanter. «J’ai décidé de mettre à profit mon expertise légale pour créer un personnage d’avocat justicier», dit-il. Son premier roman, Hanging Devils (Crime de sang), raconte l’enquête de Hong Jun pour disculper son client accusé à tort d’un viol et d’un meurtre commis dix ans plus tôt. Basé sur des faits réels, il a été traduit en anglais, français, espagnol et italien. Il est le premier d’une série de cinq romans publiés par l’homme de 65 ans qui se décrit comme «un fan de Sherlock Holmes».

«Le mystérieux tableau ancien», Editions de l’Aube, 2002
«Crime de sang, Editions de l’Aube», 2005
«Crime impuni aux monts Wuyi», Editions de l’Aube, 2013

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