Frédéric Ciriez. Des Néons sous la mer. Verticales, 302 p.

Beau Vestiaire, son pseudo l'indique, prend soin des dépouilles des visiteurs du bordel Olaimp, sis dans le sous-marin Le Fascinant amarré à quai à Paimpol (dont son nom est l'anagramme).

Nous sommes en 2014. Les lois iniques qui obligeaient les prostituées à se cacher ont été abrogées. Olaimp est autogéré et fonctionne sur un mode familial. Beau Vestiaire, dandy discret et quelque peu mélancolique, observe depuis son poste privilégié. C'est à lui que nous devons la chronique d'Olaimp.

Grandeur et décadence du Fascinant, d'abord, depuis son lancement en 1955, stupre et sodomie, la honte de la Marine nationale, relatée sur le mode scientifique. Puis sa résurrection en noir symbole phallique refermé sur le vagin accueillant d'une petite entreprise où tout est conçu pour le plaisir bien organisé.

Douze filles, douze étoiles roses sur le noir drapeau des corsaires ou de l'anarchie. Deux hommes: Aukaou, inverti cynique et charmant, rejeton rebelle d'un potentat africain, et Free, qui tente de soulager un priapisme encombrant. Mais ses services gratuits n'intéressent que peu de clientes. Olaimp est un monde de femmes pour les hommes. Quelques employés en assurent le fonctionnement: J et B, les barmen, Beau... La typologie de cette clientèle locale se dessine dans les messages qu'accueille la Boîte à désirs, sur tous les modes: reproches, insultes, félicitations, souhaits, poèmes, obscénités. Beau Vestiaire en tire des considérations de marketing. Tout est pensé, à Olaimp, lieu équipé d'une technologie efficace et d'un règlement strict. Grâce à l'«or blanc des hommes», l'argent y coule à flots. Mais il est sagement endigué, tarifé, investi, hors quelques nuits de dépenses, plutôt symboliques.

Beau est l'ami discret des Olaimpiennes dont il retranscrit les histoires de vie sur le mode ethnographique empathique. Exploitées, abandonnées, en exil, en fuite, rejetées par leurs familles, les putes d'Olaimp, sous leurs jolis pseudos, abritent des histoires archétypales, qu'elles confient, chacune dans sa langue savoureuse. Leurs spécialités se reflètent dans l'aménagement de leurs cellules. Car il y a du temple aussi dans ce lieu, du sacré, et même une chapelle pour ceux qui veulent expier cash le poids du péché.

Une métaphore liquide coule à travers tout le livre: larmes, sperme, écume, champagne. Le Fascinant est amarré à côté du parc à huîtres; dans un des contes érotiques bretons que raconte un vieillard éméché (avec notes en bas de page), les maquereaux (les poissons) se révoltent contre la concurrence déloyale du bordel autogéré.

Sur sa moto, Beau longe à petite vitesse le littoral et contemple l'infini rire des vagues. Parfois, il se laisse aller lui-même aux «flots noirs d'écriture», digressions lyriques ou érotiques qu'il censure aussitôt. Mais comme ses biffures ne dissimulent pas tout à fait ses repentirs, nous lisons, à côté des corrections, les délires romantiques ou obscènes de ce sage jeune homme. Il mène une vie de moine guetté par l'acédie, ne se passionne guère que pour le baby-foot en compagnie du petit garçon de la Paimpolaise, une des filles dont il est vaguement amoureux.

Du côté de la vie terrestre, il y a la violence de la foire, le meurtre d'un poulet, la vindicte des épouses laissées au sol, la présence incongrue de quatre petits mongoliens. Ce sont autant de symptômes de l'absurdité du monde contre laquelle se dresse Olaimp, petit «bloc d'abîme», dérisoire et aimable. Des Néons sous la mer n'est pas qu'une suite réussie d'exercices de style et d'effets de langage et d'anecdotes salaces, saturée de citations. C'est une utopie tendre et attachante qui s'achève sur un «à suivre...» qu'on attend volontiers.