Laura Kasischke. La Couronne verte. Feathered. Trad. de Céline Leroy. Christian Bourgois. 230 p.

Sur la confusion des sentiments et les tempêtes intérieures, Laura Kasischke en sait long, très long. Comme Joyce Carol Oates, cette romancière recluse au fond du Michigan plonge ses griffes de fouine dans les désordres affectifs de la middle class américaine, pour dévoiler toutes sortes de fêlures derrière les belles vitrines de l'harmonie et de la réussite. «Je suis très intriguée, dit-elle, par ce que cache l'existence des gens lorsqu'elle est trop rationnelle et trop lisse. Que peuvent bien dissimuler ces visages qui se ressemblent tous?»

La réponse fait peur, quand on lit Laura Kasischke, car elle ne cesse de mettre en scène des femmes apparemment bien rangées, mais sacrément dérangées. Comme si, avec leurs tailleurs impeccables, ces sosies d'Emma Bovary dansaient sur des volcans - un cocktail de frustrations, de chagrins invisibles et de nausées silencieuses, en attendant le pire dans des décors toujours très clean. Des décors qui servent de paravents à des secrets inavouables. «J'ai moi-même été confrontée à un de ces secrets, raconte Laura Kasischke. Quand j'étais étudiante, je suis tombée folle amoureuse d'un de mes professeurs qui, à une époque, avait été le fiancé de ma mère. Je me souviens encore du moment où elle m'a révélé cette relation, devant le réfrigérateur de la cuisine... Depuis ce jour, le secret a toujours fait partie de mon écriture: toute une nébuleuse de sous-entendus, d'ombres, de non-dits, de vérités à moitié révélées, de petits gestes dont la signification peut parfois être terrifiante. Quand j'écris aujourd'hui, j'ai encore le sentiment d'être devant le réfrigérateur! Car les choses sont toujours plus troubles qu'on ne le pense.»

Quant aux scénarios de Laura Kasischke, ils ressemblent à des films dont la bobine, soudain, s'enraye et prend feu. C'est le cas de La Vie devant ses yeux, repris en Points-Seuil, que Vadim Perelman vient d'adapter à l'écran. Ce roman commence à la manière d'une bluette de série B et vire au grabuge lorsque l'héroïne plonge dans les eaux troubles de son adolescence en revivant cette scène cauchemardesque qu'elle croyait avoir refoulée à tout jamais - le meurtre d'une de ses copines, dans les toilettes du lycée. Avec cette conclusion, qui résume toute l'œuvre de l'Américaine: «Elle revoit son passé comme une énorme roue qui dévalerait d'une colline et foncerait sur elle.» Et c'est aussi un fiasco qu'orchestre crescendo A moi pour toujours, réédité cet automne au Livre de Poche. Sherry, la narratrice, patauge dans ses routines conjugales lorsque, le jour de la Saint-Valentin, elle reçoit un billet anonyme: «Be Mine!» Qui est l'auteur de ce message? Bram, le mécano du coin? Peut-être. Pas sûr. Mais l'occasion est trop alléchante et Sherry se précipite dans le lit de Bram, en ignorant que ce petit jeu aura un dénouement tragique.

Le nouveau roman de Laura Kasischke, La Couronne verte, raconte la cavalcade de trois adolescentes vers une liberté qui aura un goût amer. Pour Anne, Terri et Michelle, les vacances de printemps sont le plus miraculeux des sésames, car elles annoncent leur entrée dans le monde adulte. Avant de s'inscrire à l'université, elles vont enfin quitter le bercail, décamper de leur Illinois natal, et se payer une bonne tranche de farniente sur le sable des plages mexicaines. Elles ont promis à leurs mères d'être sages mais, une fois loin du nid, elles boiront des cocktails bien trop alcoolisés et accepteront de s'embarquer avec des inconnus vers des ruines mayas squattées par le diable. Il a les yeux de beaux gosses que Michelle et Anne suivront innocemment, comme dans ces contes où, au coin du bois, les loups attendent leur pitance de chair fraîche.

La brève odyssée initiatique vers Quetzalcóatl ne tardera pas à se transformer en voyage sacrificiel, un voyage dont Michelle - après une disparition de dix mois - ne se remettra jamais, comme si elle était désormais condamnée à «avancer dans les ténèbres, pendant des siècles». C'est un fait divers qui a inspiré à Laura Kasischke ce roman de la tourmente au pays du serpent à plumes. Elle y pianote ses inquiétudes sans jamais rien souligner et sa prose légère, transparente, lumineuse, contraste avec les noirceurs qu'elle agite. C'est d'autant plus troublant.