Charles Frazier. Treize Lunes. Thirteen Moons. Trad. de Bernard Cohen. L'Olivier. 522 p.

C'est une belle histoire. Celle d'un éleveur de chevaux qui, caché quelque part au cœur des Appalaches, s'échappa soudain de son pâturin pour devenir en quelques mois une star des lettres grâce à un premier roman vraiment magistral, Retour à Cold Mountain. Né en 1950 en Caroline du Nord - où il vit encore aujourd'hui -, Charles Frazier avait passé cinq ans à peaufiner ce récit aux allures d'Odyssée, avant de décrocher le National Book Award 1997 en coiffant sur le poteau un certain Don DeLillo!

D'abord tiré à quelques milliers d'exemplaires, le roman ne cessa d'être réimprimé et réussit l'exploit de rester deux ans sur la liste des meilleures ventes du New York Times: traduit dans une vingtaine de pays, adapté au cinéma par Anthony Minghella, inscrit au programme de nombreuses universités d'outre-Atlantique, Retour à Cold Mountain a fini par dépasser les quatre millions d'exemplaires. Quant à son héros, un Ulysse déserteur fuyant la guerre de Sécession pour retrouver son Ithaque natale, il est devenu une figure emblématique parce que Frazier le fait boire aux sources primitives de la littérature américaine - dont la mission consiste à défricher les territoires du Grand Ailleurs pour reconquérir ce que Jacques Cabau appelle «la prairie perdue».

Après un tel succès, Frazier a été littéralement sonné. Pendant dix ans, il n'a plus donné de ses nouvelles. Silence radio. On le croyait accroché à ses éperons dans sa ferme de Raleigh, alors qu'il cravachait sa prose avec, à la clé, un chèque à six zéros signé par Random House - un à-valoir record dans le monde de l'édition. Frazier a eu raison de prendre son temps: son second roman, Treize Lunes, décroche de nouveau la lune. Et nous invite à un voyage remarquablement documenté dans l'Amérique du XIXe siècle.

Ouverture: au cœur de paysages encore édéniques - nous sommes au royaume des Cherokees -, un orphelin de 12 ans, Will Cooper, emprunte une piste étroite en compagnie d'un jeune poulain surnommé Waverley - hommage discret à Walter Scott. Son but? Trouver un refuge dans les parages et, peut-être, un père d'adoption. Il en rencontrera deux, absolument opposés.

Le premier, Featherstone, est aussi cultivé que violent: dévoré par l'ambition, ce nabab va peu à peu étendre son domaine dans la région en dressant ses esclaves comme des bêtes et, pourtant, il ne cessera de fasciner Will même si «c'est le genre d'homme qu'on a envie de tuer». Son second père est un Cherokee, Bear, qui ne tardera pas à le prendre sous son aile pour l'élever à l'indienne et l'initier aux coutumes de son peuple. Avec le jeune héros de Frazier, on plonge alors dans un monde totalement magique, où les corps et les âmes s'accordent aux symphonies du cosmos. Pages magnifiques sur la chasse, les rodéos, la vie sauvage, les femmes qui dansent en secouant leurs crécelles pour conjurer le mauvais sort.

Mais, déjà, le crépuscule se profile à l'horizon parce que les Indiens seront bientôt chassés de leurs terres, et condamnés à être des parias. Pour les défendre, Will potassera des livres de droit, deviendra avocat et s'embarquera à Washington où il plaidera leur cause devant le Congrès afin que les Blancs ne les repoussent pas vers l'ouest. «Je suis arrivé comme le blanc-bec que j'étais, plus blanc que la neige. Puisque j'étais là pour représenter les Cherokees, j'avais jugé bon de m'habiller en conséquence. J'étais coiffé d'un turban en soie avec, aux pieds, des mocassins en daim lacés jusqu'aux genoux», raconte Will, ce «Lancelot transi» qui affronte l'Amérique pour que les Indiens ne soient pas scalpés de leurs traditions et de leur identité.

Frazier met en scène le calvaire de ce peuple, son lent déclin qui fut à la fois un exil et un asservissement spirituel. Restent les histoires fabuleuses qui émaillent ce requiem comme autant d'instants de grâce arrachés à la barbarie des hommes. Car l'auteur du Retour à Cold Mountain est un conteur incomparable, un envoûteur qui ressuscite les ombres du passé avec la maestria d'un Jack London. Et qui traverse l'Histoire de l'Amérique au galop, pour l'inviter à la contrition en lui offrant un supplément d'âme.