Resté jusqu'ici inédit en français, Le Sacristain romantique de Rånö fait entendre, en moins de cent pages, les grands thèmes (sauf celui de la femme) de l'univers strindbergien: en premier le jeu du réel et de l'imaginaire, mais aussi la nature du moi, l'essence de l'art, la solitude du surdoué, la foi, tous réunis dans le destin pathétique d'Alrik Lunstedt. C'est un jeune homme pauvre, qui monte à Stockholm pour étudier la musique. Il est brillamment reçu au concours d'entrée au conservatoire en interprétant à l'orgue une fugue de Bach, ceci sur le conseil de son maître qui connaît le goût du grand professeur expert. Personnellement, Alrik préférerait à «ce morceau d'algèbre» une musique romantique… mais le voilà élu entre tous les concurrents, désigné disciple et assistant du professeur dans l'exercice du monumental orgue de l'église Jakob. (Un orgue «réinventé» par Strindberg et doté, entre autres merveilles, d'un bouton interdit, destructeur!)

Un bel avenir s'ouvre à l'étudiant, mais comme dans un mauvais songe (qui sait d'ailleurs si tout cela n'est pas un songe?), l'imagination d'Alrik s'emballe, fouettée par les souffles sublimes de l'orgue et de la musique, et lui procure autant d'extases immatérielles que d'ennuis réels… ceux-ci finissant par l'obliger à interrompre ses études et à prendre le poste de sacristain à Rånö, au bord d'une baie déserte. L'imagination: oh! par cette faculté, heureusement très répandue chez les êtres sensibles, de se représenter un petit peu plus que la réalité – mais une faculté ludique, un art supérieur dans la création sans effort, à volonté, d'une vie par-dessus la vie –, Alrik Lunstedt ne se considère pas moins qu'un «grand magicien», «il peut voir tout ce qu'il veut». C'est, en littérature, un parent exalté du tendre Niels Lyne de Jens Peter Jacobsen (écrivain et botaniste danois contemporain de Strindberg) et certainement un parent proche de L'Empereur du Portugal de Selma Lagerlöf (autre contemporaine que Strindberg jalouse): tous personnages qui rejettent la conscience d'un fait traumatisant en créant de toutes pièces un monde plus habitable.

Quand, un jour, l'écran de rêves d'Alrik se déchire, le secret terrible de son enfance resurgit: «Le tumulus de sensations qu'il avait érigé pour recouvrir le cadavre explosa, le squelette apparut en plein jour avec son crâne fracassé à coups de barre de fer, et il était inutile d'essayer de le faire disparaître par la grâce du jeu, de la mêler aux rêves, de s'en débarrasser en jouant ou en lisant. On l'avait éveillé et il ne parvenait pas à se rendormir.» Il ne faut pas en dévoiler davantage. On ne peut cependant s'empêcher de noter dans ce passage, sur le plan du style, une parenté avec Nabokov: même fulgurante complicité du concret et de l'abstrait. Dans ce roman, Strindberg se livre à des acrobaties fantasmatiques, hallucinatoires, à l'évidence sous-tendues par ses propres expériences aux frontières de la démence, et cela sur un ton souvent très pince-sans-rire.

Devenu vicaire, Alrik cherche à libérer sa conscience avec le secours de la foi. «Malgré ses dons d'imagination fabuleux, note Elena Balzano dans sa postface, le sacristain ne parvient pas à valider la morale chrétienne, tellement, aux yeux de l'auteur, elle semble contraire au simple bon sens.» Le Sacristain romantique de Rånö a été écrit en 1888, lorsque Strindberg se détache du matérialisme et de l'athéisme militant et qu'il est encore loin d'avoir atteint aux certitudes de la foi. Cette situation personnelle en quelque sorte à mi-chemin serait-elle, se demande l'essayiste, la raison pour laquelle, aux dernières lignes du roman, il laisse entendre que toute l'histoire du sacristain serait un tissu de mensonges? Mystères. Ce qui est sûr, dans l'imagination du lecteur, c'est que le sacristain Alrik continue à manipuler avec brio les registres du grand orgue des rêves et qu'il reste, comme il l'affirme lui-même, «en dépit de tout, le plus grand magicien».

August Strindberg, Le Sacristain romantique de Rånö, Trad. d'Elena Balzano, Viviane Hamy, 96 p.